Transmission de cabinets : interview de Thibault Noel, ATN Conseil

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Les spécialistes de la transmission de cabinets d'expertise comptable constatent-ils une concentration du marché ? Est-il vrai que les fonds d'investissement s'intéressent à la profession ? Avec quel impact sur les valorisations ?

Thibault Noel, associé du cabinet ATN conseil, spécialisé en transmission de cabinets d'expertise comptable et de commissariat aux comptes, et membre du groupe Blanche Capital, répond à nos questions.

La consolidation du marché de l'expertise comptable par l'arrivée massive de fonds d'investissement relève-t-elle du fantasme ou d'une réalité ?

Le sujet est clairement sur la table. Les fonds commencent à regarder la profession, comme un marché qui pourrait se consolider à l'avenir. J'émettrais toutefois une réserve : nous n'en sommes qu'aux prémices de ce mouvement. A ce stade, nos contacts montrent que les fonds commencent à peine à s'intéresser à ce marché. Des opérations de ce type ont déjà eu lieu, mais elles restent pour l'instant assez isolées.

Le fait que deux tiers des droits de vote des structures d'expertise comptable soient réservés à des membres de la profession est-il de nature à empêcher ce mouvement ?

Théoriquement oui, mais on sait que les fonds d'investissement peuvent faire preuve de beaucoup de créativité pour contourner les barrières juridiques. On l'a vu notamment dans le secteur de la santé. Selon moi, le principal obstacle à l'entrée de fonds sur le marché n'est donc pas réglementaire, mais lié à l'activité même des cabinets.

Les collaborateurs sont en effet de plus en plus spécialisés, et donc de moins en moins interchangeables. Par ailleurs, une part importante du métier d'expert-comptable reste très dépendante de l'humain et de ses compétences. Tout n'est pas automatisable. Il s'agit là de différences majeures avec d'autres secteurs d'activités qui ont connu une consolidation massive ces dernières années.

D'autres approches sont-elles envisageables ?

Compte tenu des spécificités que je viens d'évoquer, les discussions que nous avons avec les fonds portent sur l'entrée au capital de cabinets structurés pour les accompagner dans leur croissance externe. Pour le dire autrement, les fonds cherchent des cabinets à l'ambition de développement forte auxquels s'adosser pour mener ce build-up [1]. Ils ont bien compris qu'il s'agit d'un marché très spécifique, complexe, qui doit être approché avec humilité. Je ne crois pas qu'on soit au-devant d'un raz de marée.

Indépendamment de l'arrivée éventuelle de fonds sur le marché, quel regard portez-vous sur la consolidation du secteur de l'expertise comptable ?

Effectivement, un mouvement de consolidation est de toute façon en marche dans le secteur de l'expertise comptable. Les évolutions technologiques, les difficultés à recruter et la spécialisation croissante font qu'il est de plus en plus compliqué d'exercer seul.

Avant le Covid, 95% des opérations que nous accompagnions s'effectuaient dans le cadre de départs en retraite. Depuis, les choses ont changé : 30 à 40% de nos missions sont constituées par des opérations de rapprochement, avec un cédant qui reste 5, 10 ou 15 ans dans la nouvelle structure.

Il s'agit généralement d'experts-comptables qui souhaitent retrouver du « temps métier », c'est-à-dire se concentrer sur leur expertise et se reposer sur les fonctions support que de grands groupes structurés peuvent apporter. C'est aussi le sens de l'histoire.

Quel sera l'impact de cette concentration sur les valorisations des cabinets d'expertise comptable ?

La première conséquence devrait être une évolution du mode de valorisation des cabinets. Actuellement, les évaluations reposent beaucoup sur leur chiffre d'affaires. On devrait donc évoluer vers une approche davantage tournée vers la rentabilité.

Ensuite, il est vrai que l'arrivée de fonds d'investissement sur un marché entraîne généralement une forte augmentation des valorisations. Cependant, tout le monde ne sera pas logé à la même enseigne. Cette hausse probable, ne concernera selon moi que des cabinets structurés, modernes, dotés d'un management intermédiaire, de processus clairs ou de pôles spécialisés par exemple. Il est probable que les plus « petits portefeuilles », les cabinets qui ne se transformeront pas perdront au contraire progressivement de la valeur.

[1] NDLR : Création d'un groupe par rachats successifs d'entités dont les activités présentent des synergies



Julien Catanese Aubier
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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