#LesMoulinsEC 2020 : état des lieux de la profession

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Deuxième épisode de notre série d'articles sur la dernière étude des Moulins. Après avoir défini l'impact de la transformation numérique sur l'économie globale, le think tank dresse un état des lieux de la profession dans le domaine du numérique.

Le constat est clair : l'automatisation est déjà en cours et elle va progressivement toucher l'essentiel de l'activité des cabinets. L'appropriation de nouveaux outils et le lancement d'une réflexion d'ampleur sur les compétences, dans le cadre d'une stratégie formalisée, sont donc inévitables.

La démographie de la profession montre l'ampleur du changement à mener

Selon les derniers chiffres publiés par l'INSEE, la profession comptable compte 141 800 salariés. Environ 70% de cette population compte moins de 22 ans d'ancienneté. Ce sont donc près de 100 000 personnes qui seront directement touchées par les bouleversements liés à l'automatisation de la production dans les années à venir, et ce bien avant leur départ en retraite.

Par ailleurs, les fonctions de production comptable, c'est-à-dire les emplois directement menacés par l'automatisation du métier, représentent actuellement les trois quarts des salariés.

L'analyse des diplômes amène à un constat similaire : les collaborateurs peu diplômés représentent 55% des effectifs des cabinets de moins de 50 salariés contre 25% dans les cabinets de plus de 250 salariés. Disposant souvent d'une formation très technique, ces collaborateurs n'ont pas forcément, en l'état, les compétences pour proposer de nouvelles missions aux clients.

Le chantier d'adaptation de la profession s'annonce donc important, particulièrement dans les petits cabinets, qui, par définition, ont le moins de ressources financières et humaines.

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Une fracture en termes d'évolution de chiffre d'affaires

Les études relatives au marché de la profession font ressortir de nombreux indicateurs encourageants :

  • près de 7 entreprises sur 10, et plus de 8 TPE/PME sur 10 ont recours à un expert-comptable ;
  • le niveau de confiance des chefs d'entreprise est très élevé, plus de 80% considérant l'expert-comptable comme un « professionnel de confiance » ;
  • les dirigeants d'entreprise attendent la profession sur bien d'autres domaines que la comptabilité proprement dite.

Ces facteurs positifs se traduisent-ils sur le chiffre d'affaires ?

Le chiffre d'affaires de la profession dans son ensemble augmente de façon régulière, année après année (+2,8% en 2016 par exemple). Mais ce chiffre global masque des évolutions contrastées : les experts-comptables exerçant seuls ont connu ces dernières années une baisse d'activité, alors que les cabinets employant entre 20 et 49 personnes ont connu une croissance de plus de 3% sur la même période.

Fait intéressant, ce n'est pas parce que les cabinets ont atteint une certaine taille qu'ils connaissent une croissance plus dynamique, mais plutôt parce qu'ils ont su, globalement, faire évoluer leurs prestations et mieux facturer leurs prestations de conseil et d'accompagnement que les plus petits cabinets.

Un chiffre d'affaire moyen par dossier en chute 

En 2016, le chiffre d'affaires par dossier dans les cabinets employant entre 1 et 49 salariés est tombé sous la barre des 3 000¤, soit une chute spectaculaire de plus de 21% par rapport à 2002 (surtout si l'on y ajoute une inflation cumulée de plus de 20% sur la même période).

Là encore, l'étude pointe de sérieuses disparités au sein de la profession :

  • les 20% de cabinets qui ont la facturation moyenne par client la plus faible affichent un chiffre d'affaires moyen par dossier de 1 800¤ ;
  • les 20% qui facturent le plus dépassent les 6 000¤ en moyenne.

Comment expliquer ces chiffres ? Les chefs d'entreprise acceptent de moins en moins de payer cher une prestation dont ils ne perçoivent plus l'utilité dans le pilotage et le développement de leur entreprise. Mais selon les auteurs des Moulins, cela veut aussi dire que les gains de productivité réalisés par les cabinets au cours des dernières années ont été quasi-intégralement reversés aux clients.

La mission comptable continue de se réduire

La part de la prestation comptable dans le chiffre d'affaires des cabinets continue de se réduire. Elle assurait 63% du chiffre d'affaires des cabinets en 2019, contre 68% trois ans auparavant. Et là encore, on note une vraie différence selon la taille du cabinet. La mission traditionnelle assure ainsi :

  • 70% du chiffre d'affaires des cabinets comptant moins de 5 collaborateurs ; 
  • contre moins de 60% de celui des structures de plus de 11 collaborateurs.

Alors que les clients sont de plus en plus regardants sur les prix, les solutions alternatives à moindre coût se multiplient, entrainant une baisse des prix.

La mission sociale devient-elle une spécialité à part entière ?

La part de la mission sociale évolue peu, sans variation significative en fonction de la taille des cabinets. Globalement, la paie et les travaux annexes ont assuré 13% du chiffre d'affaires 2019 des cabinets, soit sensiblement le même niveau que ce que l'on observait en 2016.

L'étude met toutefois en évidence un phénomène de spécialisation, avec d'un côté des cabinets qui se renforcent en matière de social et d'autres qui abandonnent ou réduisent cette activité devenue de plus en plus complexe.

Le commissariat aux comptes, autre fracture au sein de la profession

Le commissariat aux comptes a assuré seulement 4% du chiffre d'affaires des cabinets répondants à l'enquête du think tank en 2019, contre 9% en 2016. On note par ailleurs une très nette fracturation du marché du commissariat aux comptes, avec d'un côté une majorité de cabinets qui abandonnent cette activité (ou sont contraints de l'abandonner), tandis qu'un tout petit nombre en fait sa spécialité.

Accroissement de la part des prestations « hors mission de base » 

Selon l'étude, les cabinets facturent davantage de prestations en dehors des missions de base. Ainsi, sur le chiffre d'affaires 2019 :

  • 7% était réalisé grâce à des prestations de juridique courant ;
  • 6% grâce à des prestations d'accompagnement de gestion/pilotage ;
  • 5% grâce à des prestations d'accompagnement administratif/full service.

Ces chiffres sont en progression. Toutefois, dans le même temps, les cabinets n'ont réalisé que 2% de leur chiffre d'affaires dans des missions exceptionnelles non-récurrentes de conseil facturées distinctement, sans progrès visible cette fois. Selon les auteurs de l'étude, cette stagnation à un niveau faible est l'indicateur que ces missions à très haute valeur ajoutée ne sont « qu'un miroir aux alouettes pour la plupart des cabinets ».

Où en sont les cabinets en matière d'automatisation ?

Les tâches liées à la collecte et au stockage des données sont les plus automatisées par les cabinets aujourd'hui. Et dans ce domaine, on constate que l'automatisation de la collecte progresse dans les cabinets, mais aussi qu'il reste du chemin à parcourir. A la question « Récupérez-vous ces pièces sous forme digitale pour plus de 8 dossiers sur 10 ? », les cabinets ont répondu oui à hauteur de :

  • 83% pour les données bancaires ;
  • près de 60% pour les éléments de paie ;
  • 27% pour les factures de vente ;
  • 21% pour les factures d'achat.

Enfin, pour 58% des répondants, la saisie manuelle reste la règle sur plus de la moitié des dossiers.

Vers un monde sans déclaration fiscale ?

Certaines évolutions réglementaires vont accélérer l'automatisation de la profession. L'étude des Moulins insiste particulièrement sur les conséquences de l'entrée en vigueur de la facture électronique obligatoire. La loi prévoit en effet que les factures entre assujettis seront émises sous forme électronique entre le 1er janvier 2023 et le 1er janvier 2025.

Les intentions de l'Administration sont claires, selon le texte : « Les données figurant [sur les factures électroniques] sont transmises à l'administration pour leur exploitation à des fins, notamment, de modernisation de la collecte ». En d'autres termes, non seulement la saisie promet d'être automatisée, mais on peut imaginer que les déclarations de TVA soient rapidement préremplies par l'administration fiscale comme le sont déjà les déclarations de revenus des particuliers.

On peut également s'interroger sur « l'étape d'après » avec le fichier des écritures comptables (FEC) : pour les auteurs de l'étude, on ne peut imaginer « que l'administration fiscale continue à demander des liasses fiscales aux entreprises alors qu'elles pourraient avoir bien mieux ». En récupérant systématiquement le FEC sur une base régulière, elle pourrait en effet exploiter une information beaucoup plus riche.

Le constat du think tank est simple mais lourd de conséquences : « Nous rapprochons à grands pas vers un monde sans plus aucune déclaration fiscale ».

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Julien Catanese
Directeur éditoral de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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