Jean Bouquot, vice-président de l'IFAC « L'ouverture sur l'international est une chance »

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Jean Bouquot vient d'être élu à la vice-présidence de l'IFAC (International Federation of Accountants). Quelques jours après la clôture du Congrès mondial de Mumbai, en Inde, il revient sur les priorités de l'institution internationale et sa vision de la profession au sens large.

Quel bilan faites-vous du congrès mondial qui vient de s'achever ?

Un des objectifs de l'IFAC est de faire en sorte que chacun se sente fier d'être dans notre profession pour que collectivement, nous puissions aller de l'avant. Le Congrès mondial joue un rôle important dans ce domaine. Je dois dire que cette première édition en Inde était assez extraordinaire, surtout après plusieurs années de crise sanitaire.

J'ai découvert là-bas une énergie et un enthousiasme incroyables dans la profession, avec un appui des pouvoirs publics que je n'ai jamais rencontré ailleurs. L'enjeu est désormais de communiquer cette énergie à l'ensemble de nos cons½urs et confrères !

Quelles sont les priorités de l'IFAC au niveau mondial ?

Au début des années 2000, l'affaire Enron / Arthur Andersen a conduit la profession dans son ensemble à se préoccuper de la qualité de la signature et des procédures mises en place en matière d'audit. Les auditeurs jouaient alors leur image et leur crédibilité.

René Ricol, qui présidait l'IFAC à ce moment là, a beaucoup ½uvré pour démontrer le service d'intérêt général (public interest) apporté par la profession. Des protocoles avaient alors été mis en place avec les régulateurs, pour garantir la qualité et la transparence de nos missions.

En 2015, le Monitoring Group qui regroupe notamment l'IOSCO, la Banque mondiale, la Commission européenne, et l'IFIAR a exprimé auprès de l'IFAC son souhait de voir évoluer notre gouvernance. La double responsabilité de l'IFAC, normalisateur de l'audit et de l'éthique, les interrogeait. Pour le dire autrement, le Monitoring group craignait que l'on soit à la fois juge et partie, avec d'une part l'IESBA pour les normes d'éthique, et l'IAASB pour les normes d'audit. Deux structures pilotées par l'IFAC et financées par lui.

Cela a donné lieu à des discussions longues et pour être franc, pas toujours très simples. Mais nous avons trouvé un accord qui fixe un nouveau cadre à notre organisation.

A compter du 1er janvier 2023, la tutelle des deux normalisateurs sera assurée par une fondation ad hoc. Cette fondation comptera 6 membres (ou trustees), 4 venant du PIOB (Public Interest Oversight Board), émanation du Monitoring Group, et 2 représentants de l'IFAC (président en titre et CEO). Cette répartition a donné lieu, vous l'imaginez, à d'intenses discussions.

Plusieurs changements vont également être opérés dans la composition des boards des deux normalisateurs. On passera ainsi de 9 à 5 membres venant de la profession sur un board qui en compte 16 au total. Un comité de nomination spécifique, sous la tutelle du PIOB, sera également mis en place. Tout cela représentant des changements de gouvernance non négligeables.

Quel est le rôle de l'IFAC par rapport aux institutions nationales ? 

L'IFAC est à la fois au service de la profession et chargé de porter sa voix (« Global voice »). C'est quelque chose de très fort, parce que mis à part la profession d'avocat, il n'y a pas à ma connaissance d'équivalent au niveau mondial. L'IFAC veut jouer le rôle de « Global convenor », en réunissant tous les professionnels de la comptabilité.

L'objectif est de favoriser les échanges, de partager une culture et des objectifs de travail utiles à tous, sur la base de notre langage commun, la comptabilité. Le risque principal est donc celui de la fragmentation du système de normalisation et de nos modes de travail.

En effet, des incompréhensions peuvent naître entre deux zones géographiques : on l'a vu précédemment avec les IFRS, et on le voit aujourd'hui avec l'information non financière (ESG).

Sur ce sujet en particulier, l'IFAC a d'ailleurs milité fortement pour que l'IFRS Foundation s'empare du sujet, conduisant à la création de l'ISSB, présidé par Emmanuel Faber. Nous militons aussi pour rendre la profession incontournable en matière d'assurance sur des données non-financières. Les auditeurs qui ont la chance d'être dotés d'un code d'éthique fort, doivent être reconnus comme des acteurs majeurs de cette information.

Nous travaillons enfin beaucoup, au niveau international, sur la formation en matière de lutte anti-corruption et de lutte anti-blanchiment. La profession se doit aussi d'être en pointe sur ces sujets : c'est une question de crédibilité.

Quel est votre regard sur les problématiques d'attractivité que connaît actuellement la profession ?

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est un problème mondial : il touche toute la profession, quel que soit le pays ou la taille des cabinets. C'est frappant.

La crise sanitaire a peut-être eu un effet déclencheur, mais selon moi elle n'a fait qu'accentuer des phénomènes plus profonds. L'audit s'inscrit dans des temps longs, impose le temps de s'immerger dans une matière pour en absorber la technicité et la finesse. Dans le même temps, les générations qui arrivent aujourd'hui sur le marché du travail, sont habituées au multi-tâches, et à l'instantanéité. Il y a peut-être une première déconnexion de ce côté là, liée à l'évolution technologique de ces dernières années.

Je crois que nous pouvons aussi balayer devant notre porte, et ce quel que soit le mode d'exercice : nous ne savons tout simplement pas retenir les collaborateurs comme nous le devrions. La pression du temps, des honoraires, doit nous rendre vigilant sur le temps que nous passons à encadrer nos jeunes, à les suivre, à les former.

Les experts-comptables en entreprise constituent une composante forte de l'IFAC dans le monde. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Effectivement, dans les pays anglo-saxons, la profession comptable n'est pas constituée uniquement de professionnels en activité libérale. Elle compte aussi, dans de grandes proportions, des comptables ou experts-comptables en entreprise, les Chartered accountants in business.  J'en profite pour saluer le travail en France d'Éric Freudenreich, qui préside en France l'Institut des experts-comptables en entreprise (ECE), et anime un groupe de travail au sein de l'IFAC.

Lorsqu'on considère l'étendue du périmètre de l'IFAC, des professionnels libéraux aux professionnels en entreprise, la notion d'intérêt général prend tout son sens.

Comment se matérialise cette notion d'intérêt général ?

Le rôle de l'IFAC est de porter la voix de la profession pour peser sur l'action des États au niveau international. L'IFAC participe par exemple à des groupes de travail de l'OCDE, et nous étions présents au dernier G20 en Indonésie.

Servir l'intérêt général, c'est aussi partager les bonnes pratiques, favoriser l'entraide et la formation au sein de notre institut, qui compte 180 membres, aux moyens très différents.

Quel est le rôle de l'IFAC auprès des pays en voie de développement ?

De plus en plus les programmes de soutien aux pays en voie de développement sont conditionnés à l'existence d'un système de comptabilité publique cohérent. C'est ce qu'on appelle le public financial management (PFM). L'IFAC joue un rôle dans ce domaine, en aidant ces pays à se structurer sur le plan comptable, notamment grâce à l'IPSASB (International Public Sector Accounting Standards Board), qui travaille sur la normalisation comptable publique.

Quel regard portez-vous sur la place de la France à l'international ?

La France a d'abord la vocation d'être un acteur de la communauté francophone internationale, notamment dans le cadre de la FIDEF, aux côtés de la Belgique, du Canada et de nombreux autres pays.

Par ailleurs, on compte des représentants français dans plusieurs groupes de travail et comités de l'IFAC. Bien sûr, ces représentants ne sont pas là pour représenter la voix d'un pays, sinon on aurait rapidement 180 voix différentes autour de la table. Il faut au contraire savoir écouter, construire un consensus, s'enrichir mutuellement, pour éviter qu'une vision unique écrase les autres.

Cette pluralité des points de vue passe aussi par la gouvernance. Notre conseil d'administration compte 22 membres, dont 13 femmes, venant de tous pays, avec des profils très différents provenant de cabinets, d'entreprises, ou du milieu universitaire,... c'est assez extraordinaire pour être souligné.

Pensez-vous que le rôle de l'IFAC soit bien compris en France ?

Effectivement, le risque est que notre rôle soit méconnu, ou mal compris. L'IFAC est peut-être un peu plus connu dans le monde anglo-saxon, mais il l'est plus en France que dans d'autres pays. Le fait qu'un français, René Ricol en l'occurrence, ait déjà présidé l'institution a forcément aidé. D'autant qu'il était président dans une période de crise grave.

Aujourd'hui, en tant que vice-président de l'IFAC, mon rôle est aussi de porter la parole de l'institut, d'expliquer pourquoi le repli national serait une erreur et en quoi l'ouverture sur l'international est une chance.



Julien Catanese Aubier
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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