Quel avenir pour la tenue de comptabilité ?

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En quelques années, grâce aux nouvelles technologies, notre vie quotidienne a été impactée sans que nous y prêtions une véritable attention.

Ainsi, aujourd'hui

  • Qui se fait servir quand il fait son plein d'essence ?
  • Qui achète ses tickets de métro au guichet ?
  • Qui achète ses billets de train dans une agence de voyage ?
  • Qui loue ses films dans un vidéo club ?
  • Qui dicte ses courriers à une secrétaire ?

Évidemment personne.

Dans tous les exemples cités, on a « juste » remplacé l'intervention humaine, considérée, à tort ou à raison, comme non essentielle, par celle d'une machine ou du client lui-même. Comment ne pas être impressionné par l'imagination et les miracles de la technologie qui ont permis d'en arriver là.

Cependant, ce qui est arrivé autour de nous arrive aujourd'hui chez nous. Et ça change tout.

Comment ne pas s'interroger sur ce qui s'est passé « chez les autres » ?

Que peut-on en tirer comme enseignements sur la profession comptable ?

Une lente dérive vers la non-valeur

Au cours des 20 dernières années, voire plus, la profession comptable a réalisé de formidables gains de productivité.

Grâce aux technologies successives, nous sommes en effet passés de la saisie des liasses à la machine à écrire à la télétransmission des données, en passant par la récupération des écritures bancaires, l'océarisation des pièces comptables ou encore le déport de la saisie dans des pays exotiques aux coûts de main-d'œuvre réduits.

Ces technologies ont certes permis de réduire le temps de saisie, mais elles ont aussi eu pour corollaire non-négligeable de réduire le montant des honoraires. En effet, au fil des ans, les gains de productivité ont été intégralement transférés aux clients. Plusieurs études le démontrent [1].

La dernière étude de l'ordre des experts-comptables, parue en octobre 2014, indique que 47 % du chiffre d'affaires des cabinets de moins de 50 salariés provient de la tenue de comptabilité. Si nous ajoutons les 21 % de chiffre d'affaires lié à la surveillance de comptabilité, nous avons un bon aperçu de l'activité de la profession.

Ces chiffres montrent que l'essentiel de l'activité relève de travaux historiques. Avec le temps, les experts-comptables sont devenus des experts du passé. Un peu comme si les prévisionnistes de Météo France nous expliquaient avec moult détails le temps qu'il a fait la veille.

Pris en otage par une réglementation comptable, fiscale et sociale de plus en plus complexe et devenue ubuesque, les experts-comptables ont répondu à l'attente de conformité de leurs clients, oubliant ainsi leur véritable raison d'être ; le conseil et l'accompagnement des entreprises. En outre, il ne faut pas le nier, nous parlons d'une époque où le marché de la tenue de comptabilité était encore rentable. Mais ça, c'était avant...

Les effets des missions fossiles

Or, la tenue de comptabilité est aujourd'hui un marché fossile. En d'autres termes, cette activité n'est pas appelée à se renouveler et sera, à court terme, inexorablement assurée par des machines ou par les clients. En pratique, probablement un mix des deux. S'imaginer le contraire pour se rassurer relève de la politique de l'autruche dont les effets bénéfiques n'ont jamais été démontrés.

La profession se trouve donc confrontée à une situation inédite : les progrès technologiques, après avoir été de formidables alliés des experts-comptables, vont phagocyter une bonne partie de l'activité de la profession. C'est une réalité dont il faut avoir conscience et à laquelle il faut se préparer.

Les progrès technologiques, ceux-là même qui nous ont permis de faire tant de gains de productivité sur les dernières années, vont en effet imposer de revisiter en profondeur les process de production.

À court terme, toute une partie du métier liée à la production comptable va être cannibalisée par les machines. La collecte et la saisie des données vont fusionner et s'intégrer dans un processus global et automatique. La révision sera préparée par des logiciels, qui identifieront les zones de risque, les points de vigilance et les anomalies probables...

Cerise sur le gâteau, l'absence de congés payés et de RTT pour les ordinateurs permettra aux clients d'accéder à tout moment et sur tout support à leurs données en temps réel.

A l'heure de la Google Car, cette voiture qui parcourt des milliers de kilomètres sans chauffeur ni accident, à l'heure des robots, de l'intelligence artificielle, des bigs datas et des réseaux neuronaux, qui peut raisonnablement et sérieusement soutenir que, dans 10 ans, les cabinets passeront encore des écritures comptables à la main ? Et 10 ans c'est court...

Dans ces conditions, comment s'adapter ? Comment faire face à la disparition de la moitié de l'activité ?

La profession serait-elle en passe de se faire « ubériser » ? Évidemment non ! Nous pouvons dormir tranquilles. Le monopole est là ! Soyons rassurés, la profession à bénéficier d'un monopole sur un marché... qui s'étiole peu à peu et ne dégagera bientôt plus aucune rentabilité. La belle affaire.

Retrouver notre utilité

La seule issue pour se sortir de cette inéluctable agonie de la mission traditionnelle est de repenser fondamentalement notre utilité pour nos clients.

Nos clients ont des besoins, toutes les enquêtes le confirment, mais restent sur leur faim car leur expert-comptable est bien incapable de répondre à leurs attentes. Ils sont demandeurs de prévisionnel, de conseil, d'accompagnement... mais doivent s'en passer ou faire appel à d'autres prestataires car d'autres tâches sont prioritaires. Quel gâchis !

Depuis des années, les experts-comptables se plaignent de ne pouvoir faire du conseil, prisonniers qu'ils sont de tâches ingrates sans valeur ajoutée.

Grâce à la disparition de travaux aussi inutiles que chronophages, nous allons enfin pouvoir nous consacrer à notre vrai métier. Les cabinets doivent se réinventer, c'est-à-dire repenser leur métier, leur utilité, leur organisation, leurs process. Il est urgent de passer du statut de spécialiste du passé à celui d'explorateur de l'avenir.

Pour se faire, il nous faut nous concentrer sur l'essentiel et nous rappeler de quelques fondamentaux :

  • nos clients sont les entreprises et pas l'État ;
  • notre terrain de jeu est l'entreprise et pas sa 2065 ;
  • notre horizon est l'avenir et pas le passé.

Ne nous trompons pas de combat ou d'ennemi. Nous allons enfin pouvoir créer de la valeur et ce, pour deux raisons principales : nous aurons plus de temps et nous aurons enfin des outils pour le faire.

Finalement, cette évolution du métier, que beaucoup considèrent comme une catastrophe (sans toutefois en tirer vraiment les conséquences), peut s'avérer être une chance pour ceux qui sauront s'adapter.

Comme le dit un proverbe chinois, quand le vent se lève, certains construisent des brise-vent, d'autres construisent des moulins.

Philippe Barré
Expert comptable et Commissaire aux Comptes
b-ready - Conseil et accompagnement des professions réglementées

[1] Notamment l'Eco-Graphie 2015 des cabinets d'expertise comptable publiée dans le cadre du think tank Les Moulins (www.lesmoulins.club)