Yannick Ollivier : « Nous n'irons jamais sur le terrain de l'accompagnement du dirigeant et du conseil »

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Yannick Ollivier, récemment élu à la présidence de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes, nous détaille sa vision de la profession et de ses principaux enjeux dans cette seconde interview.

A lire : Yannick Ollivier : « La question de l'utilité du commissaire aux comptes ne se pose pas ».

Le décret relatif à l'examen de conformité fiscale vient d'être publié : quelle est votre analyse de ce texte ?

Une mission qui a du sens est avant tout une mission qui a de l'utilité. Et nous sommes, dans ce cas précis, assez dubitatifs.

Il est bien que l'Etat cherche à mener les entreprises vers une démarche plus vertueuse, mais il faut des contreparties fortes, par exemple en termes de contrôle fiscal, pour que le dispositif soit attractif. Nous n'avons pour l'instant pas assez de visibilité à ce sujet.

Dans tous les cas, les entreprises doivent bien comprendre qu'il ne s'agit en aucun cas d'un blanc-seing sur la base fiscale ou le montant de l'impôt. Il s'agit plutôt d'une liste de points de contrôle qui permettent simplement un premier regard. De notre côté, en tant que commissaires aux comptes, nous ne sommes pas et ne voulons pas devenir des contrôleurs fiscaux. Ce n'est ni notre rôle, ni notre positionnement.

Nous serons toutefois attentifs aux évolutions du texte, car il est très probable qu'il y ait des ajustements à venir.

La prévention des difficultés des entreprises est un enjeu important de la crise sanitaire et de la reprise. Le cadre juridique actuel vous paraît-il adapté à cette situation exceptionnelle ? 

Dans le cadre de la commission Richelme, mise en place par le Garde des Sceaux, nous avons passé en revue l'ensemble des dispositifs d'aide aux entreprises en difficultés. Ce rapport devrait être rendu public dans les semaines qui viennent. Mais s'il est vrai que certains dispositifs sont perfectibles, il faut surtout saluer le travail de grande qualité mené par les différents acteurs, comme les tribunaux de commerce ou les CIP (centres d'information sur la prévention des difficultés des entreprises).

Selon moi, l'enjeu majeur réside surtout dans l'identification, le plus en amont possible, des difficultés des entreprises et l'orientation rapide vers les dispositifs les plus adaptés. Les experts-comptables ont évidemment un rôle crucial à jouer. De notre côté, nous avons proposé une mission dite de « Relation de confiance», car nous considérons qu'au sortir de la crise, les entreprises en difficulté auront besoin de rassurer toutes les parties prenantes. Dans de nombreux cas, les comptes 2020 ne seront pas assez bons pour apporter cette confiance et permettre un redémarrage de l'activité. Le regard du commissaire aux comptes permettrait donc de rassurer les tiers, avec l'émission d'une attestation et sans doute une procédure d'alerte adaptée, pour jouer pleinement notre rôle de prévention.

Lionel Canesi, président du CSOEC, souhaite que la CNCC revienne « de façon claire sur la fin de la séparation [entre audit et conseil] » sans quoi il envisage la remise en cause des mutualisations entre les deux institutions. Quelle est votre position sur ce sujet ? 

Ma position est très claire : ni Jean Bouquot ni moi n'avons jamais revendiqué une place pour les commissaires aux comptes sur le marché du conseil. Et nous n'irons jamais sur le terrain de l'accompagnement du dirigeant et du conseil.

L'avenir de la profession n'est pas là, c'est même antinomique avec ce que nous sommes, notre rôle sociétal et notre indépendance. A mon sens, cela créerait d'ailleurs du flou auprès de notre marché, et la profession serait pénalisée.

Il est vrai, toutefois, qu'il existe une zone de missions communes, pouvant être proposées à la fois par le commissaire aux comptes et l'expert-comptable. Je pense en particulier aux missions d'attestation. Mais ces zones communes ne doivent en aucun cas aboutir à une situation de concurrence entre experts-comptables et commissaires aux comptes. Cela n'aurait aucun sens, notamment parce que, dans la très grande majorité des cas, nous exerçons les deux métiers.

La commission d'éthique professionnelle travaille actuellement pour définir une doctrine claire, qui illustre notre lecture du Code de déontologie, et établit que la posture du commissaire aux comptes doit être nécessairement différente de celle de l'expert-comptable.

Concernant les liens entre CNCC et CSOEC, il est vrai que certaines mutualisations prévues n'auront pas lieu. Mais cela ne veut pas dire que nos institutions ne communiquent pas, bien au contraire. J'ai des échanges réguliers, et de grande qualité, avec Lionel Canesi. Nous travaillons ensemble pour qu'il n'y ait aucune confusion entre nos deux métiers. Un conflit entre nos institutions serait incompris, malvenu et inutile, et nous ne le souhaitons évidemment pas.

La France doit-elle tirer des leçons de l'affaire Wirecard, en termes de réglementation de l'audit ?

Je ne le crois pas. L'affaire Wirecard est un sujet allemand, qui a eu lieu dans un contexte réglementaire spécifique. En France, le H3C a mis en place des dispositifs de régulation de qualité, qui fonctionnent.

Bien sûr, c'est une affaire importante. A ce titre, il faut l'examiner de près en prenant le temps de disposer de l'ensemble des éléments. Plusieurs études sont d'ailleurs en cours au niveau européen. Mais je fais partie de ceux qui pensent qu'on ne doit pas modifier la réglementation au gré d'événements conjoncturels. La réforme européenne de l'audit devra être révisée dans les années à venir : intégrons cette dimension dans les réflexions en cours, mais ne nous précipitons pas vers une réforme en urgence de nos modes de fonctionnement.

Il me semble par ailleurs que cette affaire doit être analysée avec un certain recul. L'auditeur est toujours un coupable facile. Mais dans la plupart des cas, il n'est pas le seul à supporter la responsabilité d'un dysfonctionnement. L'affaire Wirecard doit donc nous interroger également sur la gouvernance d'entreprise, le contrôle interne, et la capacité des auditeurs à mettre en œuvre les diligences nécessaires. C'est l'ensemble de la chaîne de sécurité qui doit être analysée.

La CNCC vient de lancer une campagne de communication à destination de la jeunesse. Quelle est l'image de la profession que vous souhaitez véhiculer à travers cette action ? 

Cette campagne veut en effet toucher une cible large, celle de la jeunesse, avec une image plus moderne, plus dynamique. Elle utilise des codes bien connus de ce public, notamment au travers des applications sur smartphones.

Nous avons choisi de communiquer en premier lieu autour du terme « d'auditeur indépendant », qui parle davantage aux jeunes que celui de commissaire aux comptes. Mais surtout, nous avons voulu communiquer autour de nos valeurs, avant même de présenter le détail de notre métier, de nos tâches. J'ai la conviction que le choix de cette profession n'est jamais un hasard. Devenir commissaire aux comptes, c'est choisir une profession réglementée, sous tutelle du ministère de la justice, avec une mission d'intérêt général. Ce sont des valeurs extrêmement fortes, dont nous devons être fiers, et qui peuvent éveiller des vocations !



Julien Catanese
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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