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Wirecard : 5 questions sur une irrégularité comptable à 1,9 milliard d'euros

Wirecard
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Publié le
Modifié le 13/08/2020
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La société Wirecard a longtemps été considérée comme un des fleurons de la technologie allemande, sa valorisation boursière atteignant 24 milliards d'¤ à son apogée en 2018. Deux ans plus tard, le cours de son action a chuté de plus de 80% après l'annonce de l'inexistence probable d'une somme de 1,9 milliards d'¤ pourtant inscrite dans les comptes.

02/08/2020

Selon Valdis Dombrovskis, vice-président exécutif de la Commission européenne en charge de l'économie, l'affaire Wirecard conforte la Commission dans ses efforts pour renforcer la supervision du secteur financier. Bruxelles serait notamment en train de regarder de près le rôle des comités d'audit, n'écartant pas un renforcement de la réglementation en vigueur.

 

24/07/2020

Selon le Financial Times, le Gouvernement allemand préparerait un durcissement de la réglementation applicable aux secteurs de la finance et de l'audit. Ce projet, non publié à ce jour, inclurait notamment :

  • un renforcement des pouvoirs de l'APAS, le régulateur de l'audit allemand ;
  • une séparation plus stricte entre audit et conseil au sein des Big Four ;
  • une rotation obligatoire des auditeurs au bout de 10 ans. 

 

22/07/2020

Markus Braun, ex-CEO de Wirecard, est arrêté pour la seconde fois en Allemagne après la révocation de sa caution, fixée à 5 millions d'¤. Au total, 4 employés de Wirecard sont détenus par les autorités allemandes.

 

14/07/2020

Selon le Financial Times, le cabinet de conseil McKinsey avait alerté Wirecard plus d'un an avant sa chute, pointant du doigt un manque de contrôle et appelant à la mise en place « de mesures immédiates ».  McKinsey recommandait notamment d'embaucher une cinquantaine de personne, dont un compliance officer groupe, pour remédier à cette situation.

 

09/07/2020

Dans le même temps, EY, auditeur du groupe, doit faire face à plusieurs actions en justice en Allemagne, dont une plainte pénale et une action de groupe de 1 500 investisseurs portant sur un dédommagement d'un milliard d'¤. Par ailleurs, les auditeurs du cabinet ayant signé les comptes de Wirecard entre 2016 et 2018 sont visés par une plainte pénale d'un second groupement d'actionnaires, SdK.

Quelle est la nature de l'irrégularité comptable présente dans les comptes de Wirecard ? Quels sont les principaux reproches faits au cabinet d'audit EY et quelle est sa réponse ? Quelles sont les conséquences déjà perceptibles sur l'organisation de l'audit en Europe ?

 

Chronologie des événements

1999 à 2007 : les premières années

Lors de sa création en Allemagne en 1999, l'entreprise Wirecard aide les sites Web à collecter les paiements par carte de crédit auprès des clients. Après une première faillite liée à l'éclatement de la bulle internet, l'entreprise est reprise en 2002 par Markus Braun, ancien consultant de KPMG. Wirecard est cotée au marché boursier de Francfort en 2005, et entre officiellement dans le secteur bancaire en 2006. Elle peut alors émettre des cartes de crédit tout en gérant de l'argent au nom des commerçants. Selon le Financial Times, « cet hybride inhabituel d'opérations bancaires et non bancaires rend ses comptes plus difficiles à comparer avec ses pairs ».

Sur cette période, les comptes sont certifiés par un petit cabinet d'audit munichois.

 

2008 : premier soupçon

Une association d'actionnaires allemande fait part de ses soupçons concernant des irrégularités qui seraient présentes dans le bilan de Wirecard. EY est mandaté pour effectuer un audit spécial, et devient auditeur du groupe à partir de l'année suivante.

 

2015 à 2019 : série d'alertes

2015 : le Financial Times débute une série d'articles soulignant des incohérences et soulevant de nombreuses questions dans les comptes de Wirecard.

« Pourquoi l'entreprise paie-t-elle d'avance des mois avant la conclusion des transactions? [...] Pourquoi dépenser des millions pour des entreprises asiatiques en difficulté? Pourquoi les comptes à Singapour ne correspondent-ils pas aux totaux déclarés en Allemagne? Que valent vraiment les 670 M¤ d'actifs incorporels au bilan ? » (Dan McCrum, Financial Times, 27 avril 2015)

2018 : suite aux allégations d'un lanceur d'alerte, une enquête interne est lancée au siège social de Singapour de Wirecard. Ces allégations portent alors sur un système d'envoi frauduleux d'argent en Inde via des tiers (« round tripping »).

2019 : le Financial Times publie un premier article portant sur l'activité de Wirecard à Singapour, qui est immédiatement qualifié de « faux » par l'entreprise. De son côté, EY approuve les comptes 2018 avec plusieurs remarques mineures concernant Singapour.

 

2020 : refus de certification et début des procédures

Mars 2020 : EY reçoit des documents censés provenir d'une fiduciaire aux Philippines et mentionnant 1,9 milliard d'¤ détenus dans deux banques du pays.

Avril 2020 : publication du rapport d'audit indépendant de KPMG faisant notamment état des interrogations des auditeurs concernant un solde d'un milliard d'¤ de soldes de trésorerie. Selon le rapport, les seuls éléments justificatifs sont des documents fournis par un administrateur de Singapour ayant rompu les liens avec Wirecard au moment du début de l'audit spécial.

EY n'a aucun problème à signer l'audit 2019, déclare Markus Braun aux investisseurs. La publication des résultats est reportée au mois de juin, pour cause de coronavirus.

Juin 2020 : les banques philippines BPI et BDO informent EY que les documents censés justifier 1,9 milliard d'¤ de soldes sont des faux. EY refuse alors de valider les comptes 2019. Le 22 juin, Wirecard annonce que les 1,9 milliard d'¤ de trésorerie « n'existent probablement pas ». Le 23 juin, son PDG, M. Braun est arrêté pour suspicion de fausse comptabilité et manipulation de marché. Le 25 juin, Wirecard annonce déposer une déclaration d'insolvabilité.

 

Quelle est la nature de l'irrégularité dans les comptes de Wirecard ?

A quoi correspond la somme de 1,9 milliard d'¤, évoquée régulièrement dans les médias ? Il s'agit d'un solde de trésorerie apparaissant dans les comptes de Wirecard. Cette somme était détenue, en théorie, dans des établissements bancaires asiatiques. Selon la direction de l'entreprise, ces comptes étaient utilisés pour régler des transactions avec des partenaires agissant pour le compte de Wirecard. Plus précisément, Wirecard avait déclaré à ses auditeurs que l'argent avait été transféré de la banque singapourienne OCBC vers deux banques aux Philippines, BDO et BPI.

Or récemment, ces deux banques, BDO et BPI ont toutes deux déclaré au Financial Times que Wirecard n'est pas un client, qu'il n'y a aucune preuve que de tels comptes aient jamais existé et que les documents fournis à EY justifiant les soldes sont des faux. Du côté de la banque OCBC, une personne informée (mais anonyme) citée par le Financial Times précise que Wirecard n'a aucune relation bancaire avec cette banque.

Plus récemment, le gouverneur de la banque centrale des Philippines, Benjamin Diokno, a déclaré qu'aucun des [1,9 milliard d'¤] manquants de la société allemande Wirecard n'était entré dans le système financier philippin, ajoutant que les noms des banques avaient été utilisés « pour tenter de couvrir la trace des auteurs ».

 

Qu'est-il reproché au cabinet d'audit EY dans le dossier Wirecard ?

Pendant de nombreuses années, le cabinet EY, auditeur du groupe depuis 2009, a émis des attestations sans réserve suite à l'audit des comptes de Wirecard.  Cinq associés EY différents ont signé ces comptes au cours des 4 dernières années et une équipe « hors pays » du cabinet revoyait le travail effectué par les auditeurs allemands, selon une source proche du cabinet citée par le Financial Times.

D'autres sources citées par ce même journal indiquent qu'entre 2016 et 2018, EY n'a pas vérifié directement auprès de l'OCBC Bank de Singapour si les sommes étaient réellement détenues au nom de Wirecard. Au lieu de cela, EY se serait appuyé sur des documents et des captures d'écran fournis par un tiers administrateur et Wirecard lui-même. James Freis, nouveau PDG de Wirecard suite à la démission du précédent, a déclaré ces derniers jours aux membres du conseil de surveillance que des contrôles de base auraient dû suffire à repérer le scandale.

 

Quelle a été la réaction du cabinet d'audit EY à ces accusations ?

Dans un communiqué, EY Allemagne répond : « Nous avons établi que des tiers, dans un but délibéré de tromper, ont fourni à EY de faux documents dans le cadre de son audit Wirecard 2019. L'étendue et la sophistication de ces éléments suggèrent une fraude internationale à grande échelle. » Selon le cabinet, « même les procédures d'audit les plus robustes ne peuvent pas révéler ce type de fraude ».

Selon le Financial Times, des éléments de langage ont par ailleurs été transmis aux associés du cabinet, dans une note interne du 26 juin 2020. EY revendique la découverte de la fraude, martèle le caractère sophistiqué de la fraude, et précise que l'objectif de ces manipulations chez Wirecard était de « tromper les investisseurs et EY ».

 

Quelles sont les conclusions de l'audit indépendant mené par KPMG ?

KPMG a été mandaté en octobre 2019 par Wirecard suite à la publication d'une série d'articles dans le Financial Times faisant état de possibles irrégularités dans les comptes asiatiques de l'entreprise. Le cabinet a ensuite effectué un « audit spécial », portant sur les exercices 2016 à 2018. Ces vérifications ont mobilisé 40 personnes, coûté 10 millions d'¤, et fait l'objet d'un rapport publié en avril 2020. Quelles en sont les conclusions ?

KPMG n'a trouvé aucune preuve de manipulation, mais a émis des doutes et interrogations dans plusieurs domaines :

  • calcul des réserves de trésorerie ;
  • enregistrement des revenus générés par des partenaires commerciaux tiers ;
  • procédures de connaissance du client ; 
  • gestion des risques ; 
  • volonté du personnel de coopérer avec KPMG.

Selon KPMG, trois entreprises partenaires de Wirecard génèrent la majeure partie du bénéfice d'exploitation de Wirecard entre 2016 et 2018. Mais le cabinet indique ne pas être en mesure de donner une opinion sur ces structures : les tentatives de vérification « se sont avérées impossibles, car nous n'avions pas accès aux données pertinentes pour la période d'enquête », indique le rapport. KPMG affirme ne pas pouvoir confirmer « que les revenus de vente existent et sont corrects en termes de montant, ni affirmer que les revenus de vente n'existent pas et sont incorrects en termes de montant ».

Par ailleurs, et toujours selon le rapport d'audit, Wirecard ne suivrait ni ne surveillerait les contrôles de conformité KYC effectués par ses partenaires. Comptablement toutefois, Wirecard a traité les tiers comme une extension de sa propre entreprise. KPMG précise « Nous n'avons pas été en mesure de comprendre pleinement la « comptabilité brute » de Wirecard des revenus générés avec [des partenaires acquéreurs tiers] », n'ayant pas reçu les documents nécessaires pour le faire.

KPMG met également en avant des incertitudes concernant la comptabilisation de certains éléments de trésorerie : « Il existe des arguments contre la comptabilisation par Wirecard des comptes séquestres en tant que trésorerie ou équivalents de trésorerie au cours de la période d'enquête de 2016 à 2018 ». Wirecard, selon le rapport, a fourni à KPMG un avis d'un cabinet de conseil distinct indiquant que l'approche de la trésorerie était appropriée.

 

Quelles conséquences sur l'organisation de l'audit en Europe ?

Les réactions institutionnelles n'ont pas tardé à affluer, après le refus de certification d'EY et l'annonce de Wirecard. L'Allemagne, mais aussi le Royaume-Uni, qui prépare actuellement une réforme de l'audit, envisagent un durcissement des règles applicables aux cabinets d'audit. Nous reviendrons sur ces conséquences indirectes du dossier Wirecard dans un prochain article.

Julien Catanese

Julien Catanese
Directeur éditoral de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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