[Tribune] Quand la France connaissait une inflation à deux chiffres...

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Au 31 juillet 2022, la France connaissait un taux d'inflation de 6,1%. La publication régulière de ces chiffres et les commentaires permanents de leur évolution à court terme empêche parfois de prendre du recul sur ce phénomène économique.

Dans cette tribune, Michel di Martino donne quelques éléments de contexte notamment historiques et  géographiques.

Rappel de méthode

L'INSEE définit l'inflation comme « la perte de pouvoir d'achat de la monnaie qui se traduit par une augmentation générale et durable des prix ». La déflation est l'inverse de l'inflation, c'est-à-dire une baisse durable des prix. Elle ne doit pas être confondue avec la désinflation qui correspond à une réduction du taux d'inflation.

Chaque mois, l'INSEE publie un indice des prix à la consommation qui mesure l'inflation en France. Afin de se rapprocher le plus près possible du vécu des Français, il se fonde sur un relevé de près de 200 000 prix.

La progression des prix est calculée à produit constant. Une augmentation de prix peut être corrigée d'un effet nouveauté.

Les principaux postes de dépenses compris dans l'indice des prix sont les suivants ; permettant une pondération de l'indice [1].

Attention

Les prix de l'immobilier ne sont pas pris en compte.



Évolution récente de l'indice des prix

L'indice des prix a évolué de 49% en 26 ans, soit une moyenne d'inflation de 1,9% par an. Il est intéressant de constater l'évolution de chacune de ses composantes :

  • services : +73% depuis 1990, soit 2,8% par an ;
  • produits alimentaires : +48% depuis 1990, soit 1,8% par an ;
  • énergie : +82% depuis 1990, soit 3,2% par an ;
  • produits manufacturés : +7% depuis 1990, soit 0,3% par an ;
  • tabac : +425% depuis 1990, soit 16% an.

Les produits manufacturés sont historiquement baissiers et n'ont pas participé à l'inflation jusqu'à 2021. On peut toutefois constater une tendance haussière en 2022, liée aux pénuries et hausses des matières et fournitures (au niveau mondial).

Mise en perspective historique

Depuis 20 ans, et la mise en place de l'euro, nous avons connu une période sans aucune dévaluation, avec une relative stabilité de la monnaie. Mais cela n'a pas toujours été le cas.

Grâce à des taux d'inflation de 48,5% en 1945, 52,6% en 1946, 49,2% en 1947 et 58,7% en 1948... La France avait réduit son endettement. L'inflation avait joué son rôle de réducteur de dette.

Mais l'inflation a aussi été à l'origine de nombreuses dévaluations. Le Franc germinal, créé en 1803, a eu une valeur inchangée jusqu'en 1914. La France a connu ensuite :

  • 4 dévaluations de 1914 à 1940 ;
  • 4 dévaluations sous la IVème république de 1944 à 1957 ;
  • 3 dévaluations sous l'Ère Gaulliste de 1958 à 1969 ;
  • 3 dévaluations sous le premier septennat de Mitterrand de 1981 à 1983 ;
  • 1 dévaluation Balladur en 1986 ;
  • réévaluation du Franc de 3,5% en 1992.

Années

Taux d'inflation

1901 à 1905

1906

1946

1974

1980

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

0%

-7,9%

+52,6%

+13,7%

+13,6%

0%

0,2%

1%

1,8%

1,1%

0,5%

1,6%

7 ou 8% ?

Bien avant l'inflation d'après-guerre, la France a connu de 1790 à 1796, les assignats, sortes de bons du trésor gagés sur des biens nationaux confisqués, qui avaient provoqués une très forte inflation et des faillites. L'inflation galopante avait provoqué une baisse de 60% de la valeur de cette monnaie papier, poussant les détenteurs à s'en débarrasser.

La convention avait, en avril 1793, décidé que les marchés conclus avec l'État devaient être payés uniquement en assignats. La non-acceptation de paiement en assignats était passible de la peine de mort... l'utilisation des monnaies or ou argent étant interdite. Les assignats ont été abandonnés en 1796 : 45 milliards de livres étaient à cette époque en circulation gagés sur 3 milliards de biens confisqués par l'État...

Mise en perspective mondiale

Pour remettre en perspective les chiffres français, on peut examiner les taux d'inflation à l'étranger, par exemple avec les pays suivants (chiffres au 30/06/22).

Pays

Taux d'inflation

Japon

Chine

Suisse

France

Allemagne

Italie

USA

Zone Euro

Espagne

Russie

Argentine

Turquie

Venezuela

2,4%

2,5%

3,4%

5,8% [2]

7,6%

8%

8,6%

8,6%

10,8%

15,9%

64%

78,6%

167%

On le voit, la France n'est pas la première de la classe, mais elle n'est pas non plus la dernière !

Et demain ?

La dégradation de la conjoncture internationale surtout aux USA, en Chine et en Allemagne, pourrait jouer en faveur d'une accalmie de l'inflation. Parmi les facteurs positifs on peut ainsi citer :

  • l'impact du rabais à la pompe ;
  • la détente des prix du blé ;
  • l'assagissement des prix du pétrole ;
  • la baisse de certaines matières premières ;
  • les nouveaux dispositifs du paquet pouvoir d'achat, adoptés en août 2022 par le législateur.

Mais attention la poursuite de la guerre en Ukraine pourrait encore troubler tous ces éléments...

Certains chiffres très récents, au contraire, sont orientés à la baisse. Ainsi, à mi-août 2022 :

  • le pétrole est retombé à son niveau d'avant la guerre en Ukraine : 90¤ le baril (120¤ en juin 2022) ;
  • le prix du transport international d'un container a baissé de 30% (3500$) ;
  • par contre, le prix du gaz ne cesse de monter : 225¤ par mégawattheure au 15 août 2022, contre 50¤ en juin 2022. (275¤, après un pic à 300¤ au 22/08/2022...).

Terminons par des chiffres qui selon moi, sont choquants : le bénéfice cumulé des 11 principaux armateurs mondiaux atteint 258 milliards d'¤ [3], 80% du fret mondial étant assuré par voie maritime. Dans le même temps, l'organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), devrait engranger cette année plus de 900 milliards de dollars de recettes [4].

[1] Source du graphique : INSEE

[2] 6,1% au 31 juillet 2022

[3] Certainement 300 milliards d'¤, en tenant compte de ceux qui ne publient pas leurs comptes. Source : « Transports : la décrue des taux de fret maritime s'amorce », Les Echos Entrepreneurs, 23 août 2022.

[4] « Pétrole : l'Opep devrait engranger plus de 900 milliards de dollars de recettes cette année », Les Echos, 23 août 2022.



Michel Di Martino est expert-comptable et commissaire aux comptes, docteur en droit privé et ancien président du tribunal de commerce de Lons-le-Saunier.