Sanaa Moussaid, vice-présidente du CSOEC « Nous travaillons sur la création du data lake de la profession »

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Data, signature et facturation électroniques, RGPD, cybersécurité,... les sujets numériques ne manquent pas dans la profession comptable. Mais quelle est la stratégie d'ensemble du Conseil supérieur de l'Ordre dans ce domaine ?

Sanaa Moussaid, vice-président du Conseil supérieur en charge du secteur Stratégie numérique, et Dominique Perier, président du Comité technologique, font le point sur les différentes actions menées depuis près de 4 ans, expliquent les principes qui ont guidé leurs actions, et précisent les travaux portant sur le projet de data lake (entrepôt de données) de la profession.

Cet article est la première partie de l'interview croisée accordée par Sanaa Moussaid et Dominique Périer « Notre stratégie numérique consiste à créer un écosystème global au service de la profession ».

Pouvez-vous résumer en quelques mots la stratégie numérique du Conseil supérieur de l'Ordre ?


Dominique Perier

Notre profession est le plus gros concentrateur de données d'entreprises qui existe. C'est une formidable opportunité, mais cela est aussi une grande responsabilité. Notre stratégie, le fil rouge qui relie chacune de nos actions, c'est de rendre les experts-comptables indispensables sur le sujet du numérique en général, et de la data en particulier. 


Sanaa Moussaid

Pour cela, nous nous sommes fixés 4 objectifs :

  • doter la profession des bons outils, notamment en matière de facturation électronique, mais aussi de signature électronique, et de data ;
  • doter la profession des meilleures compétences, notamment en créant une formation spécifique avec l'École centrale de Lyon pour les cabinets qui souhaitent se spécialiser, et en proposant des solutions clé en main à tous les autres ;
  • sécuriser les sources de data, en les conservant au sein de la profession, mais aussi en assurant leur conformité RGPD, et leur sécurité ;
  • rester au c½ur des décisions prises en matière de numérique, et au c½ur de l'écosystème, en participant à de très nombreux groupes de travail et en utilisant l'influence de notre profession.


Dominique Perier

Pour être tout à fait clair, le rôle du Conseil supérieur n'est pas celui des éditeurs. Nous n'avons pas vocation à faire leur travail, ni à prendre leur place.

Par contre, nous avons le devoir d'encourager l'interopérabilité et d'inciter à l'innovation, en créant les conditions de l'émulation, d'une saine concurrence.

Justement, soyons concrets avec un premier sujet, celui de la data. La question a fait l'objet de nombreuses prises de position ces derniers temps, avec à chaque fois la même question : quelles sont les actions des institutions pour exploiter ce fameux « or noir » ?


Sanaa Moussaid

Notre conception de la data, c'est qu'il n'est pas réaliste de croire que chaque expert-comptable pourra ou souhaitera traiter les données au niveau de son cabinet.

L'alternative, c'est donc de traiter les données au niveau de la profession. Pour cela, nous réfléchissons actuellement à la création d'un data lake, un entrepôt de données de la profession, en incitant les consoeurs et confrères à y déposer les fichiers des écritures comptables (FEC) de leurs clients.

Concrètement, quelle forme prendrait ce data lake ?


Sanaa Moussaid

Plusieurs formats sont envisagés. Mais celui que nous privilégions est la création d'une société coopérative, qui embarquerait à la fois l'institution et les cabinets, en partenariat avec les éditeurs de la profession.

Cette forme juridique permettrait de sortir de toutes les problématiques de concurrence. Chaque partenaire aurait le droit de récupérer les flux et d'en faire ce qu'il veut, sous réserve d'un modèle économique à définir. C'est une logique gagnant-gagnant. Plus les éditeurs seront nombreux sur cette plateforme, plus de nouvelles idées émergeront, et plus nos consoeurs et confrères bénéficieront de nouveaux services. Avec cette annonce, nous voulons aussi envoyer un message aux éditeurs : commencez à imaginer les services que vous pourrez proposer dès demain, à partir de ce data lake !

Comment allez-vous convaincre les cabinets de déposer les FEC sur cette plateforme ?


Sanaa Moussaid

L'idée est d'inciter nos consoeurs et confrères à déposer pour avoir accès aux services associés. Ce data lake a en effet pour ambition d'apporter une technologie de pointe à tous les cabinets, en faisant travailler des experts de la data au niveau de la profession et en mutualisant ce coût. Les cabinets pourraient ensuite accéder à des services et informations enrichies sans avoir besoin de développer de compétences en interne. Dans l'idéal, la facturation pourrait se faire en fonction de la contribution du cabinet pour que le coût porté par les cabinets soit marginal.

Ce data lake pourrait-il servir d'autres besoins, notamment l'accompagnement de cabinets, pour le respect des obligations LAB-FT ou de contrôle qualité par exemple ?


Sanaa Moussaid

Il est encore trop tôt pour le dire.

Nous sommes très ouverts, et c'est la raison pour laquelle nous avons lancé un appel à idées après la présentation du PoC Data, lors du dernier Congrès. Ma conviction personnelle, toutefois, c'est qu'à ce stade, l'intelligence artificielle ne peut pas remplacer en totalité l'analyse humaine en matière de LAB-FT (NDLR : Lutte anti-blanchiment et financement du terrorisme).

L'exploitation des flux DSN est-elle dans le périmètre de ce projet ?


Sanaa Moussaid

Sur ce sujet comme sur les autres, nous avons la responsabilité de garantir la faisabilité juridique de nos projets. Nous avons donc des discussions en ce moment même avec la CNIL sur ce point précis. La CNIL s'est dit ravie de notre initiative, mais n'a pas pu nous donner une réponse définitive, compte tenu de discussions en cours au niveau européen, auxquelles nous avons été associés. Il sera peut être nécessaire de passer par des textes complémentaires, mais nous travaillons sur ce sujet.

Comment ce data lake s'articulerait-il avec ImagePME et Statexpert, qui centralisent déjà de nombreuses données de la profession ?


Sanaa Moussaid

Ces plateformes ont évidemment vocation à perdurer, notamment parce que les sources utilisées ne sont pas les mêmes. ImagePME et Statexpert exploitent les données issues de Jedeclare et des fichiers EDI, alors que le data lake que nous envisageons pour la profession centraliserait les FEC.

Ceci dit, ces deux services doivent évoluer, pour apporter une information plus fine et encore plus utile aux cabinets. En 2019 déjà, nous les avions enrichis avec 700 codes NAF supplémentaires. Mais il faut aller plus loin. C'est pour cela que nous sommes actuellement en phase de recette, en interne, pour préparer la sortie d'une deuxième version. La restitution des données en particulier, est un point qui doit être amélioré, pour correspondre davantage aux besoins des experts-comptables. A plus long terme, on pourrait également envisager que ces données soient aussi ouvertes aux partenaires de la profession, avec un modèle économique associé.

Toujours sur ce sujet, pouvez-vous dire pourquoi le baromètre Statexpert a été arrêté en pleine période de crise, créant une certaine surprise dans la profession ?


Sanaa Moussaid

Tout simplement pour des raisons techniques. Les algorithmes utilisés se sont avérés inadaptés à la période de crise que nous venons de connaître, et les résultats incohérents. Il n'était pas possible de publier de tels chiffres. Nous avons donc pris la décision de suspendre la publication du baromètre, et de développer un nouvel algorithme pour obtenir des informations précises et correctes, y compris en période de crise.

Le prototype (ou PoC, proof of concept) présenté lors du dernier Congrès, a-t-il vocation à devenir un outil développé par le CSOEC ?


Sanaa Moussaid

Là aussi, il est encore trop tôt pour le dire, mais à mon sens l'institution doit avoir un rôle d'impulsion plus que de production. Le Conseil supérieur n'est pas un éditeur, et n'a pas vocation à le devenir. Notre rôle est de recueillir les besoins de nos confrères, en lien étroit avec les Conseils régionaux, et de créer les conditions d'une saine émulation entre éditeurs pour générer de nouveaux services.

Les retours très positifs suite à la présentation du PoC nous confortent dans cette logique. La question la plus posée lors du Congrès était : quand est-ce que ce produit sort ? Notre réponse, c'est la mise en place d'un data lake, qui va permettre l'émergence de ce type d'outil, et de bien d'autres encore.

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Julien Catanese
Directeur éditoral de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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