Régis Samuel, CEO de MyUnisoft : sécuriser la place des experts-comptables par l'investissement technologique

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Né de la volonté de plusieurs cabinets d'expertise comptable de développer une « solution de comptabilité augmentée », MyUnisoft veut se distinguer des autres acteurs de la Comptatech par son approche « For us by us » (fait par des experts-comptables, pour des experts-comptables).

Régis Samuel, expert-comptable et CEO de MyUnisoft, détaille sa vision du marché et de la profession.

Comment avez-vous eu l'idée de développer une nouvelle solution de comptabilité pour la profession ?

On peut dire que c'est une longue histoire. Tout a commencé en 1982, quand mon père, expert-comptable, a décidé d'informatiser son cabinet. J'avais 14 ans. Pourtant, je me suis rendu compte que le logiciel proposé était mal conçu, et j'ai commencé à le reprogrammer. C'était le début d'une histoire qui a toujours mêlé expertise comptable et technologie. Avec le temps, j'ai passé mon diplôme d'expertise-comptable et créé une entreprise d'informatique. Mon cabinet disposait alors de son propre outil de production comptable, et même pendant quelques temps de son propre outil de production social.

J'ai réalisé bien plus tard que notre solution pouvait intéresser d'autres confrères. Nous avons alors commencé à en parler à la présenter de plus en plus régulièrement, y compris sur un tout petit stand lors du Congrès de Bruxelles, en 2016. Depuis, l'intérêt pour notre solution n'a jamais cessé de croître.

Pouvez-vous nous expliquer votre vision du « For us by us » (fait par des experts-comptables pour des experts-comptables) ?

La profession a une chance exceptionnelle : elle est au centre des flux, et dispose d'une quantité incroyable de données. Elle peut prendre une position forte dans les années à venir, mais à une condition : maîtriser elle-même la technologie. Or l'obsolescence technologique est telle que l'investissement dans ce domaine doit être continu. Notre objectif est donc de sécuriser la profession en faisant ce que les éditeurs traditionnels n'ont pas fait : investir constamment.

Notre solution est aussi co-construite avec la profession, via des ateliers de co-conception, des bêtatests, une roadmap publique, mais aussi un investissement conséquent en formation et support clients.

N'est-ce pas plutôt aux instances ordinales de réaliser les investissements stratégiques pour la profession ?

Un projet technologique de cette ampleur, construit sur le long terme, a besoin de pérennité, et ne peut pas être soumis à des considérations politiques. A mon sens, il ne peut être porté que par une société commerciale, détenue par des experts-comptables, avec une vision stratégique claire et stable.

Comment le « For us by us » se traduit-il d'un point de vue capitalistique ?

Cela signifie tout simplement que nous cherchons nos financements uniquement auprès de confrères. Aujourd'hui, après 3 levées de fonds, 24 cabinets sont au capital de MyUnisoft. Tous les types de structures sont représentés, de l'expert-comptable solo à des groupes d'expertise comptable plus importants.

Les cabinets actionnaires de MyUnisoft ne pourraient-ils pas avoir la tentation de conserver cette technologie pour eux ?

Il est vrai qu'au tout début du projet, certains cabinets m'ont posé la question : pourquoi ne pas garder MyUnisoft pour nous ? Ma réponse est simple : la solution que nous construisons aura d'autant plus de valeur qu'elle s'appuiera sur des données nombreuses. Il ne faut pas se tromper : nos véritables concurrents ne sont pas nos confrères, ce sont les « barbares », certains éditeurs et banquiers.

Plusieurs solutions proposent un modèle économique gratuit pour l'expert-comptable, mais payant pour le client final. MyUnisoft n'a pas fait ce choix : pourquoi ?

Dès lors qu'il paye, le client final devient client de l'éditeur. Pour moi, c'est un danger, car la plateforme intermédiaire peut prendre progressivement plus de poids que l'expert-comptable dans l'expérience utilisateur, et tout simplement finir par ubériser l'expert-comptable.

Je pense au contraire que la profession doit garder la main sur la relation avec son client. A elle de refacturer l'innovation technologique apportée par notre solution, car la gratuité n'a pas de valeur.

Considérez-vous les néobanques, avec leurs offres de précomptabilité, comme des concurrents sérieux ?

A mon sens, le monopole de la profession tombera dans peu de temps, et il faut être lucide : les banques, comme les éditeurs de logiciels, attaqueront le marché de la comptabilité. C'est pour cela que c'est à la profession de maîtriser la technologie, sans la déléguer entièrement à des sociétés tierces.

Si les experts-comptables parviennent, dans les années à venir, à conforter leur rôle d'intégrateur, de concentrateur de données, les données bancaires et la « pré-comptabilité » fournie par les banques ne seront qu'un flux à gérer parmi d'autres. C'est aussi pour cela que nous sommes dans une logique d'ouverture, avec une API publique, et le développement de connecteurs avec toutes les solutions du marché qui le souhaitent.

Comment MyUnisoft veut-il conforter les experts-comptables dans cette position d'intégrateur de données ?

Nous avons une stratégie en deux étapes : accroître la quantité de données disponibles et proposer de nouveaux services. Concernant le premier point, les cabinets utilisant MyUnisoft représentent déjà 300 000 entreprises clientes, nous avons donc une masse de données considérable, mais nous comptons bien aller au-delà.

La deuxième étape, c'est de travailler cette matière comptable, fiscale et sociale, pour proposer de nouveaux services. Un de nos projets prioritaires est donc de proposer aux cabinets qui le souhaitent de participer à la constitution d'une data anonymisée et mutualisée pour leur restituer de l'information, et générer de nouvelles missions auprès de leurs clients

Quelle offre de services imaginez-vous pour les cabinets demain ?

Je pense qu'on va passer progressivement de cabinets à de véritables entreprises multi-services, associant des compétences diverses pour proposer un accompagnement complet aux entreprises. Cette offre de services utilisera les compétences de l'expert-comptable bien sûr, mais aussi celles des avocats, des notaires, ou des huissiers.

A l'heure actuelle, il y a encore trop de profils semblables dans les directions de cabinets, qui ne comptent bien souvent que des experts-comptables diplômés. Or excellent technicien n'est pas toujours synonyme d'excellent stratège, et nos cabinets ont besoin de s'ouvrir à d'autres visions. La technologie permet cela aussi, une plus grande ouverture, une interconnexion avec d'autres métiers.



Julien Catanese
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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