Quel business model pour la data comptable et financière des TPE ?

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Dans un contexte de volonté croissant d'exploiter la data par tous les moyens, mais néanmoins sans objectifs clairs et chiffrés à atteindre, il convient de s'interroger sur les contraintes et les freins qui entravent cette expansion.

Le blocage majeur ne se situerait-il pas dans le business model ?

La détermination d'un business model équitable et vertueux pour toutes les parties prenantes ne permettrait-elle pas de déverrouiller les pseudos-contraintes légales ? Mais aussi d'accélérer les cas d'usage concrets d'exploitation de la data, qui n'a de limites que celle des cons½urs et confrères qui les imaginent ou rêvent ?

Au commencement était une graine sous la forme d'un flux traité par le client...

L'exploitation d'une donnée comptable/financière a nécessairement un commencement avec la transmission classique d'un document par le client au cabinet (factures achats/ventes, variables de paie, relevés de banque, etc...).

A ce stade, nous pouvons d'ores et déjà nous interroger : cette typologie de document correspond-elle à une donnée brute ou à une donnée déjà structurée ?

En effet, une facture ou un bulletin de paie n'est ni plus, ni moins que la traduction normalisée d'une opération économique :

  • réalisation d'une prestation de services, d'une livraison de marchandises ;
  • historique de transactions financières dans le cas d'un relevé de banque ;
  • traduction des temps de travail en unité afin de verser une rémunération à un salarié.

La production de cette donnée sous une forme structurée est une étape nécessaire en l'état actuel des technologies, et nécessite (dans la majorité des cas) une intervention humaine pour transformer l'information brute en une information normalisée, compréhensible par les cabinets.

Qui le jour suivant, se transforma en un plant vigoureux sous la forme d'une écriture comptable

La codification du flux économique dans un document standardisé n'est pas suffisante pour produire une information agrégée des flux et de la situation économique d'une entreprise qui peut satisfaire les fournisseurs, banquiers, l'État, etc...

En effet, il s'avère nécessaire de fiabiliser cette information dans son fonds et dans sa forme afin de le traduire dans un référentiel commun et accepté par les différentes parties prenantes. Pour une fois, nous avons la « chance » en France d'avoir un plan comptable général ou sectoriel. Celui-ci n'est ni plus ni moins qu'une traduction dans un langage commun et accepté de l'information que le client a généré, et qui concours à la production de nos fameux états financiers, qui serviront les différentes parties prenantes.

Puis vient, le temps de la récolte et de la commercialisation sur/par le marché

Dès lors, il convient de s'intéresser au propriétaire « réputé » de cette donnée financière ? Celle-ci est structurée par l'expert-comptable, à partir des données que son client a préalablement produites à partir des flux économiques bruts qu'il a lui-même générés.

Cette donnée « raffinée » appartient-elle :

  • à l'expert-comptable ?
  • au client ?
  • ou finalement, n'est-elle pas le fruit d'une co-production ?

Juridiquement, le débat reste houleux, quand bien même celui-ci est loin d'être stérile. Cependant, à l'heure d'un RGPD tout puissant, il convient d'être prudent sur l'exploitation débridée des données personnelles présentes dans les données produites par le cabinet.

En effet, petit rappel des données « délicates » présentes dans les liasses fiscales et absentes des documents déposés au Greffe :

  • date et lieu de naissance de l'associé personne physique (CERFA 2059F) ;
  • nom, prénom, domicile et qualité (associé, associé gérant) de SARL, SCA, SNC et SEP (CERFA 2065 BIS – Cadre 1) ;
  • résultat de l'activité individuelle d'une personne physique (BNC/BIC) ;
  • nom, prénom et domicile des associés des sociétés à l'IR (CERFA 2035-SUITE) ;
  • adresse et montant de la rémunération des salariés les mieux rémunérés qui bénéficient de remboursement de frais (CERFA 2067).

A cela s'ajoute la déclaration DAS2 (nom, prénom, adresse, profession) dont les informations sont communiquées uniquement à l'Administration fiscale.

Ces informations devront nécessairement être pseudonymisées avant toute opération d'exploitation. L'expert-comptable doit être le garant d'une exploitation éthique des données co-produites. Cette garantie de confidentialité est d'une certaine façon inscrite dans ses gênes. A contrario, on peut s'interroger sur les garanties que pourrait apporter une accountech, notamment en l'absence de code de déontologie. Les seules déclarations de bonnes intentions relatives au traitement des données sur leur site internet et réseaux sociaux ne sont clairement pas suffisantes.

Concrètement, quel business model les experts-comptables peuvent-ils imaginer ? La réflexion doit-elle se faire au niveau du cabinet ou à un niveau plus large ?

Le modèle actuel : comptabilité payante, exploitation de la donnée gratuite 

C'est le modèle actuellement prédominant : offrir l'exploitation de la donnée co-produite au client, en tant que juste retour de sa contribution à la co-production. 

Cependant, il est nécessaire de proposer des alternatives à nos clients et aux accountech, sous peine d'aller au-devant d'une guerre, nuisible à tous.

Au niveau des cabinets, je vois au moins trois autres options.

Première option : comptabilité gratuite, exploitation de la donnée payante via la fourniture de service à valeur ajoutée

A l'heure d'une automatisation croissante et une implication du client (saisie, scan, etc...) dans le processus de co-production, la comptabilité serait offerte. La rémunération du cabinet passant par la fourniture obligatoire de prestations à valeur ajoutée dont le client comprend l'utilité : suivi de trésorerie, budgétaire, positionnement par rapport à la concurrence.

Dès lors, on passe d'une prestation en réponse à une obligation administrative pour le client à une prestation en réponse à un besoin exprimé par le client.

Deuxième option : comptabilité à prix coûtant, exploitation exclusive de la donnée au profit du cabinet

En échange d'une prestation à prix coûtant, le cabinet acquiert l'exclusivité de l'exploitation de son client. Ainsi, on peut imaginer l'exploitation des données d'un client A dont la comptabilité est facturée à prix coûtant, et que le cabinet peut vendre à un client B, par exemple dans l'établissement d'un business plan ou dans le cadre de l'option 1 – le tout dans le respect de la confidentialité des données du client A.

L'expert-comptable peut ainsi percevoir les fruits de cette co-production à travers l'amélioration des business plan pour les primo-créateurs. Dans cette option, la construction du prix coûtant incitera les cabinets à accroître de manière spontanée leur automatisation et leur processus de traitement de la comptabilité.

Troisième option : comptabilité à tarif « normal », exploitation non-exclusive de la donnée au profit du cabinet

Dans cette option, le cabinet est payé par son client pour produire l'information financière, le client souscrivant ou non une option payante d'exploitation de ces données. Cependant, l'exploitation de cette donnée n'étant pas exclusive, le client a la possibilité de transférer celle-ci à des accountech ou des cabinets de cons½urs/confrères spécialisés qui offrent des prestations ou besoins non satisfaits par le cabinet.

Toutefois, aucune de ces options ne semblent pleinement satisfaisantes. En cette période d'accroissement des tensions entre accountech et expert-comptables, il est en effet indispensable d'imaginer une solution qui permette de maintenir un équilibre entre les différentes parties prenantes.

Faut-il plutôt penser la data au niveau de la profession ?

Une donnée n'a de « valeur » que si elle est contextualisée. Ainsi, il faut redouter la création de silos de donnée par les éditeurs de logiciel de notre secteur d'activité. En effet, le risque est de mettre à mal l'exploitation de la donnée en raison d'une faiblesse de représentativité de l'échantillon, du fait de la base limité des experts-comptables dans le portefeuille de chaque éditeur respectif.

Dès lors, pourquoi ne pas imaginer un droit d'accès à un « data lake comptable » de la profession ? Ce data lake, n'étant ni plus ni moins qu'un accès à toute la richesse des données produites par les cabinets, tant sociales que fiscales ou juridiques.

La fourniture de nouveaux services passera par le recours à l'utilisation de produits/logiciels qui seront à même de se connecter à ce data lake et l'exploiter pleinement. A ce titre, les accountech de la data comptable et financière auront pleinement un rôle à jouer.

En effet, elles permettront à tous les cabinets (quel que soit leur choix de forme d'exercice professionnel) d'ajouter dans leur bilan immatériel, cette compétence comme un asset économique puissant, lequel leur assurera une pérennité économique.

Il conviendra néanmoins à délimiter clairement les modalités d'accès à ce data lake. En effet, dans un monde de données, celui qui dispose de l'historique de celles-ci a un avantage concurrentiel significatif face à de nouveaux entrants. En ce sens, l'historique de la donnée comptable est actuellement le trésor de la profession, et il convient qu'il soit suffisamment protégé efficacement.

Réconcilier les clients, les accountech et les experts-comptables n'est finalement que trouver un point d'équilibre pour les différentes parties prenantes et une juste rémunération de la contribution de chacun dans le processus d'exploitation de la data. Nier cette co-production de la donnée et l'importance de chaque acteur, c'est risqué de se voir plonger dans un hiver de la data, rendant stérile les différents cas d'usage.

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Fabrice Heuvrard, expert-comptable et commissaire aux comptes, inscrit à l'Ordre des experts comptables de Paris / Ile de France.

Contact : fh@fh-ec.fr