Dans un contexte où la gestion des données devient un enjeu économique majeur et où la profession comptable s'interroge sur l'exploitation des informations dont elle dispose, il peut être intéressant de porter un regard attentif sur les innovateurs de la Big Data.

Interview de Pierre Fruchard, fondateur de Pappers.

On le sait, les cabinets d'expertise comptable doivent gérer de plus en plus de données liées aux entreprises. Et la question de l'exploitation de cette masse d'informations par la profession alimente de nombreux débats : qui doit traiter ces données ? Comment les exploiter ? Avec quel modèle économique ?

Mais les experts-comptables ne sont pas les seuls à réfléchir à ces questions. Certaines entreprises se constituent désormais exclusivement à partir de l'exploitation de données, dont certaines disponibles librement. C'est le cas de Pappers, site internet lancé en juillet 2020 et qui a pour ambition de bousculer l'ordre établi dans le monde des diffuseurs de données sur les entreprises. L'idée de départ ? Proposer gratuitement au plus grand nombre des informations facturées par les principaux acteurs en place : données légales, documents juridiques, convention collective, etc.

L'arrivée de nouveaux intervenants sur le terrain des données, entrainera-t-elle la réaction de la profession comptable que certains appellent de leurs voeux ?

Pierre Fruchard, fondateur de Pappers, nous explique les principales caractéristiques de ce nouveau projet dans le monde de la Big Data.

 

A partir de quelles données avez-vous travaillé ? Étaient-elles librement et facilement accessibles ?

La grande majorité de nos données proviennent des 4 API distinctes. Elles nous permettent de fournir pour chaque entreprise ses informations légales (SIREN, SIRET, siège social, forme juridique etc.), sa convention collective, le détail des annonces légales publiées par cette entreprise et enfin tous les actes juridiques déposés auprès du greffe du Tribunal de Commerce (statuts, comptes sociaux, PV d'AG, etc..).

Ces données sont librement accessibles mais l'accès n'est pas toujours facile puisqu'il faut être en mesure de comprendre la documentation API du site tiers et s'y connecter.

 

Quel traitement ou enrichissement de ces données effectuez-vous ensuite ? Quelle est votre valeur ajoutée par rapport à l'offre open data de l'INPI ?

A ce stade il n'y a pas d'enrichissement des données elles-mêmes. Nous compilons plusieurs sources officielles et présentons l'information de la façon la plus claire possible.

Notre valeur ajoutée par rapport à l'open data de l'INPI consiste à :

  • offrir un accès aux documents sans compte
  • faciliter la recherche d'une entreprise ;
  • proposer le détail des documents disponibles en téléchargement ;
  • et surtout mettre à disposition une base de données plus riche, du fait de notre connexion à plusieurs API.

 

Le service que vous apportez est actuellement gratuit, mais envisagez-vous de rentabiliser cette offre ? Si oui, selon quel modèle économique ?

La gratuité de l'information est un principe auquel nous tenons pour que chaque entreprise, chaque particulier puisse y avoir accès et que la diffusion soit globale et égalitaire tel que voulu par la loi Macron.

En revanche, nous travaillons sur une API qui sera payante à partir d'un plafond que nous définirons.

 

La méfiance vis à vis de la Big Data et du traitement des données a-t-elle été un obstacle dans le développement de votre projet ? Le quotidien la lettre A évoque notamment une possible action de groupe de syndicats patronaux à l'encontre de l'INPI et de Pappers. Qu'en pensez-vous ? 

[NDLR : certains syndicats patronaux craignent notamment que cette trop grande transparence soit préjudiciable aux entreprises]

Le sujet confidentialité des données est en effet important. Il faut noter que tous les documents déposés au RCS sont publics et déjà disponibles via les sites traditionnels même si parfois l'accès est payant. Alors effectivement, ce sont des informations sensibles (notamment les résultats financiers) mais c'est la volonté du législateur que chacun puisse y avoir accès.

Un autre sujet concerne les informations personnelles des dirigeants qui sont présentes dans les actes juridiques. Nous avons conclu un partenariat avec Arst Avocats, cabinet qui dispose d'une grande expertise sur le droit numérique et les sujets open data / Open Law, et avec qui nous travaillons actuellement sur la mise en place de procédures pour permettre de protéger les données personnelles des dirigeants. Notre volonté chez Pappers est véritablement de faciliter l'accès à l'information juridique, tout en respectant la protection des données telle qu'énoncée dans le RGPD.

L'un des principaux obstacles que nous constatons est la méfiance de certain vis-à-vis du Big Data et de la digitalisation de la société. Pourtant cela ouvre de nombreuses opportunités pour l'avenir, notamment dans la facilitation de l'accès à la donnée pour les TPE, les PME et les indépendants.

 

Quels sont les principales conditions de succès de la construction d'un service basé sur l'exploitation des données ?

Selon nous, les principales conditions de succès sont les suivantes :

  • le freemium qui permet la gratuité pour le plus grand nombre et un tarif raisonnable pour ceux qui ont des besoins plus spécifiques et plus importants ; 
  • l'exemplarité en termes de RGPD, politiques de cookies et de confidentialité ; 
  • une excellente expérience utilisateur, afin de rendre l'accès à la donnée facile.

 

Pensez-vous que les experts-comptables aient un rôle à jouer dans le marché de la donnée ?

Les experts-comptables traitent un nombre considérable de données et ont en effet un rôle à jouer dans l'open data. Ils peuvent concilier secret professionnel et open data en créant des bases qui seront utilisées dans leur cabinet. Certains gros cabinets n'auront évidemment pas envie de partager leurs informations, et on peut le comprendre, l'information et la donnée ont une vraie valeur.

Mais collectivement, les experts-comptables ont la possibilité d'utiliser les données dont ils disposent, associées à de l'intelligence artificielle, pour créer de nouvelles fonctionnalités pour leurs clients mais aussi pour d'autres cabinets comptables.

Julien Catanese

Julien Catanese
Directeur éditoral de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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