Philippe Arraou : « Nous sommes dans une période de recomposition du paysage professionnel »

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Philippe Arraou a récemment officialisé sa candidature aux élections nationales de l'Ordre avec « Osons ensemble », une liste constituée de nombreux jeunes professionnels.

L'ancien président du Conseil supérieur de l'Ordre des experts-comptables le martèle : le sujet de la réglementation doit être mis au coeur du débat, et la profession doit se préparer à une réforme. A quelques jours de la publication de son programme, Philippe Arraou nous explique pourquoi il estime qu'un renouvellement du paysage professionnel est nécessaire.

L'annonce de votre candidature a beaucoup surpris dans la profession. Pourquoi avez-vous pris cette décision à ce moment-là et comment avez-vous constitué votre liste ?  

J'ai officialisé ma démission de la présidence de BDO France le 1er septembre dernier. Ce n'est qu'à partir de ce moment que j'ai commencé à faire savoir que je pouvais avoir un projet pour la profession. Je me suis alors rapproché de confrères et de cons½urs pour leur demander s'ils étaient motivés pour m'accompagner. Effectivement, le délai avant les élections est très court. Mais nous avons tout de même réussi à monter une équipe, et à construire tous ensemble un programme qui devrait être publié dans les jours qui viennent.

Je voulais une liste jeune et féminisée, représentative de la nouvelle génération d'experts-comptables. Mais je cherchais avant tout des cons½urs et confrères qui s'inscrivent dans des démarches innovantes au sein de leur cabinet, avec une envie d'aller de l'avant, de changer les choses, tout en ayant un fort attachement à l'Ordre et à nos institutions. C'est à la fois une envie d'innovation et une volonté de réforme [NDLR : La liste des candidats est consultable ici].

Le mouvement « Osons ensemble », est-il destiné à se poursuivre au-delà de l'échéance nationale de 2020 ?

Le succès que nous rencontrons aujourd'hui nous amène évidemment à nous poser la question. Nous n'avons matériellement pas eu le temps de porter notre action dans les régions pour ces élections, mais ce devrait être envisageable dans 4 ans. Tout va dépendre des résultats de cette élection.

Il y a toutefois une vraie réflexion à mener. Car une partie de l'écho que rencontrent nos idées chez les cons½urs et confrères provient du caractère informel de notre démarche, en dehors de celle des syndicats.

Justement, dans votre vidéo de lancement de la campagne, vous remettez en cause la place des syndicats. Pourquoi ?

L'action syndicale est utile. Mais le rôle joué par les syndicats dans les instances, est devenu, à mon sens, trop important. Il faut qu'il y ait de la place pour des membres de l'Ordre non-syndiqués, contrairement à ce que l'on voit aujourd'hui.

Je pense que notre société est en train de changer. Notre système historique, qui met en jeu deux forces politiques l'une contre l'autre, est dépassé. Il ne correspond plus à notre société d'aujourd'hui. Ce qui me conforte dans cette idée, ce sont les nombreux retours de confrères et cons½urs qui se disent épuisés, saturés de cette guéguerre entre les deux syndicats, et qui ne veulent plus voter. Ils ne comprennent pas pourquoi on s'affronte de la sorte au moment des campagnes électorales, alors que nous faisons tous le même métier.

Pourtant, vous avez été élu en 2015 sur une liste portée par le syndicat ECF. En quoi ce qui était valable il y a 5 ans ne l'est-il plus aujourd'hui ?

Ces dernières années, nous avons connu, en France, un véritable changement de société. L'élection d'Emmanuel Macron a fait éclater le système bipolaire que l'on connaissait jusqu'alors. Cette logique là est finie, et je pense qu'elle l'est aussi au sein de notre profession. On ne peut plus continuer à penser qu'un camp a systématiquement raison, et l'autre systématiquement tort.

Mais vous avez raison de dire que j'ai participé à ce système. J'ai toutefois davantage de recul aujourd'hui. J'arrive en fin de carrière, et j'ai une vision peut être un peu plus arrondie, plus tolérante, qui me fait voir les choses différemment. Pour moi, le temps est venu de changer de modèle.

En présentant une liste uniquement au niveau national, ne risquez-vous pas une situation de « cohabitation » avec les régions en cas de victoire ? 

Non, je ne le crois pas. D'abord parce que les actions du Conseil supérieur et des Conseils régionaux sont différentes, bien que complémentaires. Les conseils régionaux mènent une action essentiellement régalienne avec l'encadrement de l'exercice professionnel, le contrôle qualité, le relais d'informations, l'inscription au tableau... Alors que le Conseil supérieur doit selon moi concentrer ses efforts sur l'action politique.

Par ailleurs, les régions sont représentées au Conseil supérieur. Elles ont donc leur mot à dire, dans le respect des règles démocratiques. Notre projet n'est pas d'opposer qui que ce soit, mais plutôt d'ouvrir davantage la représentation nationale, en travaillant avec tous. Je ne suis donc pas inquiet.

Ces derniers temps, de nouvelles entités sont apparues au sein de la profession, avec par exemple la F3P ou la FCI. Qu'en pensez-vous ?

Nous vivons une période de recomposition du paysage professionnel. Pour moi, tout cela démontre qu'il y a une remise en cause très nette des syndicats historiques, qui ne peuvent plus répondre aux attentes de l'ensemble des professionnels.

Les deux structures que vous citez sont dans une démarche de lobbying, d'influence dans la relation avec la tutelle. C'est bien la démonstration qu'ils considèrent que l'institution ne joue pas ce rôle, ou en tout cas pas comme ils le souhaiteraient. Si leur voix était portée par un président parlant au nom de tous, de telles entités n'auraient jamais vu le jour.

Le Conseil supérieur doit être la maison de tous. Il faut donc à mon sens accompagner cette recomposition du paysage, en réunissant les différentes structures, mouvements, associations, autour de la table : faut-il des représentations des cabinets en fonction de leur taille ? En fonction de leur mode d'exercice ? Un seul syndicat ? Plusieurs ? Comment les AGC doivent-elles être représentées ? Autant de questions qui ne pourront pas être traitées autrement que par un projet collectif.

Vous estimez que le prochain président devra disposer d'un carnet d'adresses solide pour défendre efficacement la profession en cas de réforme. Dans quelle mesure l'avez-vous mis au service de la profession au moment de la loi Pacte, alors que vous étiez président d'honneur du CSOEC ? 

Si vous le permettez, je voudrais auparavant rappeler l'historique. En 2017, je faisais partie des binômes (parlementaire / chef d'entreprises) mis en place par le gouvernement en amont du projet de loi. Dans ce cadre, nous avons mené des auditions auprès de tous les acteurs et parties prenantes pour recueillir des idées, des propositions et imaginer une grande loi qui relancerait l'économie dans notre pays. Cela a duré d'octobre à début décembre 2017, date à laquelle nous avons remis une liste de propositions au ministre.

Je veux être très clair : la question du relèvement des seuils n'était pas dans ce document, qui est d'ailleurs consultable en ligne [NDLR: téléchargeable ici]. Elle est arrivée ensuite. Comment ? Par quel biais ? Par quels lobby ? Suite à quelle initiative? Je n'en sais rien. Mais dès que j'ai eu connaissance de l'information, j'ai immédiatement contacté Bruno Le Maire pour lui faire part de mon opposition à ce projet. Malheureusement, j'ai rapidement compris qu'il ne serait pas possible de faire plier le gouvernement sur ce sujet.

Les dirigeants de nos deux instances n'ont ensuite pas souhaité m'impliquer dans leur action. J'ai respecté ce choix, et me suis consacré pendant 4 ans à mes responsabilités internationales.

Vous évoquez régulièrement l'épée de Damoclès de la réglementation qui pèserait sur la prochaine mandature. En quoi cette menace, connue depuis des années, est-elle devenue plus immédiate ? 

Il est vrai que cette menace ne date pas d'aujourd'hui. On sait depuis longtemps que la réserve d'activité sur la tenue des comptes est une cible pour les pouvoirs publics, notamment sous la pression de Bruxelles. Mais depuis 2017, nous avons en face de nous un exécutif qui est dans une logique de réforme et que rien n'arrête. La profession a pu le constater au moins deux fois, à l'occasion de la loi Pacte, puis lors de la réforme des retraites. Je sais que la réglementation de l'expertise comptable fait l'objet de réflexions de l'exécutif.

La Commission européenne, de son côté, a lancé une enquête sur l'automatisation de la profession, signe supplémentaire, s'il en fallait, de remettre ce sujet sur la table.

Je suis donc particulièrement inquiet de voir que ce sujet n'est pas abordé dans cette campagne électorale. On me dit que la tutelle n'aborde pas la question, et qu'il serait donc dangereux de le faire. Je pense tout le contraire : il reste peu de temps pour nous préparer à une réforme de la profession. Nous devons élaborer un projet qui sera le nôtre et non celui des hauts fonctionnaires du ministère de l'Économie et des Finances. Réfléchissions ensemble pour faire évoluer les textes fondateurs et notre prérogative d'exercice, et défendons une reconnaissance qui ne soit pas limitée à la tenue des comptes, car elle ne suffit plus pour apporter la sécurité dont a besoin notre économie.

Que répondez-vous à ceux qui pensent que le sujet de la déréglementation est rendu obsolète par l'automatisation de la tenue comptable ?

L'automatisation de la tenue comptable ne fait disparaître le problème, elle le pose différemment. On ne peut pas se résigner à voir notre prérogative d'exercice disparaître sans réagir. A quoi bon maintenir le caractère de profession réglementée si nous ne disposons plus d'une mission spécifique ? Je pense au contraire que la réglementation de notre profession est une vraie valeur ajoutée. Notre code de déontologie, nos normes, notre contrôle qualité ont beaucoup de sens. Pour maintenir tout cela, il faut que notre profession soit reconnue de tous, et donc avec des prérogatives associées. Mais lesquelles ? C'est cette discussion qu'il faut avoir avec les pouvoirs publics.

Pour ma part, je pense notamment que, compte tenu de l'importance grandissante de la donnée dans notre société, les informations transmises par le biais d'un membre de l'Ordre devraient avoir une valeur supérieure aux autres. Notre signature doit avoir plus de force. Les pouvoirs publics ont besoin d'une profession qui les aide à récupérer des données de qualité. Ce pourrait être ça, le « déplacement » de notre prérogative.

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Julien Catanese
Directeur éditoral de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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