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La loi PACTE et le futur des professions du Chiffre : quelles sont les tendances ?

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Publié le
Modifié le 16/05/2019
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CAC et EC : les tendances qui pourraient bien s'accélérer avec la loi PACTE

La loi PACTE adoptée le 11 avril 2019 et actuellement soumise à l'examen du conseil constitutionnel, aura des conséquences non négligeables pour les commissaires aux comptes.

S'il est difficile à ce stade de mesurer précisément l'impact de la réforme, il est tout de même possible de dégager quelques tendances lourdes au sein de la profession. Certaines d'entre elles ne feront probablement que s'accélérer.

Retour sur ces tendances avec Marie Caussimont qui est à la fois commissaire aux comptes, enseignant et chercheur.

Rappelons simplement avant de commencer, que du point de vue du chercheur, « l'audit est une pratique sociale qui permet aux différentes parties concernées, de communiquer entre elles. C'est un contrat social qui s'adapte et évolue au fil des relations entre les acteurs, les parties prenantes ».

 

« Il est naturel que l'audit évolue même sans la loi PACTE », mais « c'est brutal »

L'évolution de l'audit n'est pas uniquement liée à la réglementation. Un courant de recherche avait déjà mis en exergue ce que l'on appelle en anglais, « l'audit expectation gap ». « Ce sont les écarts entre les attentes des parties prenantes et les travaux des auditeurs » rappelle Marie Caussimont.

Si les attentes diffèrent selon les différentes parties prenantes, il peut tout de même être intéressant d'essayer de combler une partie de ce fossé.

On peut aussi « s'interroger sur le caractère très soudain de la loi PACTE » et le fait qu'il n'y ait « pas eu d'étude préalable avant un texte de cette ampleur ».

Ce qui est certain, c'est que dans un pays comme le Danemark, dont la réforme s'est limitée à l'arrêt du  co-commissariat aux comptes obligatoire il y a quelques années, « la concentration du marché de l'audit a été immédiate » (Lesage et al., 2016).

En France, le marché de l'audit est très peu concentré avec un grand nombre d'acteurs. Avec la loi PACTE, la concentration aux mains des Big Four est évidente. Or, l'une des critiques récurrentes suite aux crises des années 2000 portait sur une trop forte concentration du marché de l'audit à l'international (Power, 2011).

Si l'objectif était de « faire disparaître certains acteurs trop peu spécialisés en audit, les arguments peuvent être pour et contre ». « En tout cas, sans étude préalable, c'est brutal et cela marque les esprits ».

« Même le gain réalisé par les entreprises pose question. » Avec le CICE dont les montants sont bien plus importants, « l'INSEE démontrait déjà que l'impact sur la baisse des coûts de production était très inégal selon les secteurs, et même flou en matière d'emploi et d'investissement ». Le gain « alimentait la trésorerie d'un certain nombre d'entreprises et l'on peut anticiper qu'il en sera de même avec la loi Pacte » estime Marie Caussimont.

Ce qui est « dommage aujourd'hui, c'est le fait que nous avons désormais toute une génération d'auditeurs qui souvent ont été formés dans les Big Four et se sont spécialisés en commissariat aux comptes ».

On avait « enfin un corps d'auditeurs spécialisé et à priori plus compétent ». Ils pourraient bien « disparaître en même temps que ceux qui pratiquaient l'audit sans être spécialisés ».

 

« Les professionnels du chiffre doivent aller sur le front du digital »

C'est valable pour les experts-comptables mais aussi pour les commissaires aux comptes qui vont pouvoir s'inscrire à l'Ordre des experts-comptables.

Ils doivent « prendre le virage du digital pour tout ce qui est automatisable et essayer de se concentrer sur les travaux d'analyse, de diagnostic » et plus généralement « tout le conseil qu'ils peuvent apporter à leurs clients » estime encore Marie Caussimont.

Pour les cabinets non spécialisés en audit, « ce sera probablement la principale porte de sortie » parce qu'il « va devenir de plus en plus difficile de se concentrer sur les deux métiers en même temps ».

Pour les cabinets qui ne font que de l'audit, les choses se compliquent parce qu'il est « peu probable que des missions ponctuelles remplacent la récurrence des missions obligatoires ». Pour survivre, « certains cabinets vont devoir démontrer à leurs clients qu'ils leur apportent plus que ce que leur coûtent la mission ». Il s'agit par exemple de mieux gérer les stocks, de faire des économies au plan fiscal, de corriger une facturation erronée...

L'audit devient une industrie où il « va falloir devenir de plus en plus ambidextre, en s'adaptant en permanence aux changements ». Malheureusement, cette capacité est « généralement réservée aux plus formés et aux plus diplômés ».

La tendance qui consiste à embaucher des profils de plus en plus qualifiés ne fera alors que s'accroître et les véritables perdants de la réforme seront probablement les profils les moins qualifiés, jusqu'au bac +2.

Sa crainte pour la profession est « liée au dénigrement dont a fait l'objet la profession de commissaires aux comptes, relayée par les différentes fédérations ». Elle « laissera probablement des traces ».

 

« L'audit continu est une très bonne idée et mérite un véritable travail de réflexion »

La perception des commissaires aux comptes est aussi liée au fait, au moins en partie, que le professionnel n'intervient dans les faits souvent qu'une fois par an, malgré des textes en vigueur qui prévoient une mission permanente. « La fréquence de l'audit légal est un facteur important d'audit expectation gap y compris en France comme nous l'avions relevé dans une étude menée sous la direction du Pr David Carassus avec Khaled Albouaini, présentée en 2013 ».

« C'est un vrai levier de réponse aux attentes des parties prenantes, même dans les petites entreprises ». C'est peut être aussi un « sujet qu'il aurait fallu prendre à bras le corps auparavant » parce que « même si la mission est théoriquement continue, en pratique, on voit bien que non et les études le démontrent ».

Pour Marie Caussimont, « cela vaudrait le coup de mener des réflexions plus larges et d'insister sur ce sujet dans le cadre des formations puisque cela correspond aux attentes des parties prenantes ».

Or, pendant de nombreuses années,« l'accent a été mis sur les formations liées à Tracfin par exemple, notamment avec l'influence du H3C et le contenu des différents rapports, qui n'apportent pas toujours grand chose aux yeux des parties prenantes ».

La solution consisterait peut être à « permettre aux commissaires aux comptes de proposer des prestations de services différentes ». La loi PACTE semble bien partie pour le permettre avec les derniers amendements adoptés par l'Assemblée nationale.

Sandra Schmidt

Sandra Schmidt
Rédactrice sur Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
J'interviens sur Compta Online depuis 2007 et j'ai rejoint l'équipe en 2014. Mes articles abordent la comptabilité, la fiscalité, le droit social, les IFRS, mais aussi l'intelligence artificielle, la blockchain...
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