Interview de Philippe Arraou, président de BDO France

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Stratégie de développement de BDO, remboursement des PGE, réforme de l'audit et élections professionnelles... Tour d'horizon de l'actualité de l'audit et de l'expertise comptable avec Philippe Arraou, président d'honneur du CSOEC et président du directoire de BDO.

Dans le dernier classement de la Profession comptable, BDO affiche une croissance importante. Quel bilan faites-vous de l'année 2019 ?

BDO est, comme toute entreprise, dans une stratégie de croissance. Nous cherchons à nous développer, mais de façon raisonnée : il ne s'agit pas de courir après une croissance démesurée, et BDO ne participe pas à la course aux rachats de cabinets.

Nous sommes à la recherche d'implantations dans des régions où nous ne sommes pas présents, et par ailleurs nous sommes preneurs de nouvelles compétences et de nouvelles expertises, pour enrichir notre offre. C'est ainsi que nous développons des activités nouvelles, autour du conseil. Par exemple, nous avons créé une nouvelle branche, BDO Avocats, une des toutes premières SPE en France. Autre exemple, nous avons intégré une expertise sur le sujet du numérique, avec l'acquisition d'une entreprise spécialisée dans l'analyse de données et la prévision économique, le BIPE.

Ces nouvelles compétences nous permettent de proposer des tableaux de bord enrichis à nos clients, avec du benchmark en temps réel sur un secteur d'activité et une zone géographique, régionale, nationale ou internationale. L'objectif est d'être toujours plus utiles à nos clients, avec des prestations tournées vers l'avenir, et plus seulement vers le passé.

Une forte expertise technique est également indispensable en matière d'audit pour analyser les systèmes d'information, et vérifier leur fiabilité. Le recours à de nouveaux profils est incontournable, car le sujet dépasse les compétences techniques traditionnelles des commissaires aux comptes.

Quelles sont les conséquences de la crise sanitaire sur l'activité de BDO ?

Je voudrais d'abord commencer par saluer le travail formidable réalisé par nos équipes pendant cette période. Nous avons été, comme tous les membres de la profession, très sollicités par nos clients, et nous avons su nous adapter et être présents, en pleine période de clôture des comptes annuels.

A ce jour, nous ne ressentons pas d'impact sur le chiffre d'affaires de l'année 2020 de nos missions traditionnelles, mais nos missions de conseil sur les projets de développement de nos clients ont été arrêtées instantanément et n'ont pas repris à ce jour. A ce jour, les conséquences se font surtout sentir sur la trésorerie, de façon temporaire, compte tenu des délais de règlement supplémentaires accordés à nos clients.

La vraie interrogation porte sur l'année 2021. On ne mesure pas encore les conséquences de la crise pour nos clients, et je pense que les vraies difficultés vont se connaitre quand il va falloir rembourser les reports d'échéances, et surtout le PGE. Nous sommes par conséquent très prudents.

Justement, pensez-vous que le remboursement des PGE à venir risque de mettre les entreprises en difficulté ?

La mise en place des prêts garantis par l'État (PGE) a été une très bonne mesure, et c'est une chance d'avoir eu ce soutien de l'État quand on voit ce qui s'est fait dans d'autres pays. Mais maintenant, il faut penser au lendemain. Le remboursement sur cinq ans des PGE, qui représentent trois mois de chiffre d'affaires, va générer des mensualités énormes.

Cela représente 5% du résultat net après impôt. Or peu d'entreprises dégagent une telle rentabilité, notamment les PME. Il me semble donc évident que des difficultés importantes sont à prévoir à partir de cet automne et surtout de l'année prochaine. Nous n'avons connu à ce jour que la crise sanitaire, mais la crise économique est devant nous.

Quelles sont vos propositions pour alléger la charge des entreprises ayant bénéficié d'un PGE ?

J'entretiens des échanges réguliers avec des représentants du Gouvernement, et je leur ai soumis deux propositions. La première est simple : étaler le remboursement des PGE sur 10 ans, au lieu de 5 actuellement, pour réduire les mensualités.

La seconde serait plus efficace encore : transformer les PGE en prêts participatifs. Cela présenterait deux avantages :

  • éviter aux entreprises d'avoir à rembourser le capital, sauf si l'entreprise a la capacité de le faire ;
  • transformer une dette en quasi fonds propres, et améliorer la présentation du bilan, ce qui sera très utile aux entreprises. 

NDLR : le prêt participatif (à ne pas confondre avec le financement participatif, ou crowdfunding) est généralement présenté comme un produit de fonds propres contribuant à améliorer la structure financière des entreprises. Il a été introduit par la loi du 13 juillet 1978. Du point de vue de l'analyse financière, n'est pas inclus dans l'endettement. Sa qualification de quasi-fonds propres entraîne donc une amélioration de sa structure financière sans qu'il soit procédé à une augmentation de capital (source : Banque de France).

Concrètement, en quoi la transformation des PGE en prêts participatifs aiderait-elle les entreprises ?

On peut supposer que les cotations des comptes annuels 2020 des entreprises vont être très fortement dégradées, à cause de l'endettement massif et de la chute du chiffre d'affaires. Or, ces cotations, et notamment celles de la Banque de France, ont des conséquences directes sur les relations entre les entreprises et ses partenaires : délais de paiement, niveaux de remises, obtention de financement, etc.

Le passage en quasi fonds propres améliorera cette cotation, et préservera les entreprises de ces conséquences négatives. Par ailleurs, on sait que les PME françaises manquent structurellement de capitaux propres en comparaison avec leurs voisines européennes. L'État dispose ici d'un levier formidable pour consolider durablement les PME françaises, en renforçant leurs fonds propres.

Cette transformation de PGE en prêts participatifs peut se faire sans impacter les finances publiques, ce qui ne peut qu'encourager l'État à prendre cette mesure. La garantie donnée par l'État ne serait actionnée que dans l'hypothèse d'un état de cessation de paiements qui entrainerait une liquidation. Ce sont les banques qui vont devoir faire l'avance de trésorerie jusqu'au remboursement, mais on sait bien qu'aujourd'hui elles ont des réserves importantes. Les intérêts continueraient évidemment à courir, mais cela laisserait à l'entreprise la possibilité de ne rembourser le capital qu'avec une meilleure situation financière . Franchement, je n'y vois que des avantages.

Quelles seraient les modalités de transformation ? 

La transformation des PGE en prêts participatifs ne doit pas être un droit absolu. Elle ne devrait être accordée qu'aux entreprises qui présentent des perspectives saines. Une analyse des dossiers s'impose qu'il faut confier aux professionnels du chiffre, experts-comptables et commissaires aux comptes . Ils sont les mieux placés pour donner une opinion sur la situation des entreprises, parce qu'ils les accompagnent de façon pérenne et qu'ils connaissent leur économie.

En pratique, on pourrait imaginer la constitution de commissions à l'échelle du département, qui impliqueraient la profession et l'ensemble des parties prenantes : pouvoirs publics, Banque de France, représentants des chambres de commerce, organisations patronales, etc.

Sur le plan juridique, cette transformation pourrait se faire simplement. Le dispositif du prêt participatif existe déjà : il n'y a pas besoin d'un nouveau texte. L'État doit simplement prendre la décision pour imposer aux banques de le faire, après consultation de ses partenaires européens pour lever tout risque en termes de droit de la concurrence.

Virginie Vellut, candidate de l'IFEC à la présidence du CSOEC, propose de transformer les PGE en fonds propres. Qu'en pensez-vous ?

Toute la question est de savoir jusqu'où aller. Si l'entreprise est d'accord pour ouvrir son capital, c'est une bonne idée, mais je crains que cela ne corresponde pas vraiment à la mentalité de nos dirigeants de PME. Il faut respecter leur volonté de rester seuls maîtres à bord et de contrôler leur capital, et je pense que le prêt participatif peut justement jouer ce rôle.

Le Royaume-Uni vient de renforcer la séparation entre activités d'audit et de conseil dans les Big 4. Dans le même temps, l'Allemagne envisage de renforcer sa réglementation suite au scandale Wirecard. De son côté la France, avec la loi Pacte, vient d'assouplir ses règles en la matière. Quel regard portez-vous sur ces différentes évolutions ? 

La séparation de l'audit et du conseil me semble inévitable. Pendant mon mandat au Board de l'IFAC, j'ai été témoin de la pression très forte des régulateurs dans ce sens. Je pense que la position du régulateur britannique va en inspirer d'autres, et notamment la Commission européenne. Il ne serait pas étonnant de voir arriver de nouvelles exigences européennes, plus élevées, dans ce domaine.

Comme souvent en matière comptable et financière, la France a une position singulière. Je pense que la réforme du commissariat aux comptes introduite par la loi Pacte n'est pas achevée et pourrait être reprise dans le contexte international.

Quel sera votre niveau d'implication dans les élections professionnelles à venir ? 

Je n'ai jamais cessé de m'intéresser à la dimension politique de notre profession, et je suis de très près les élections qui s'annoncent. Pour être franc, je suis déçu du manque d'ambition de nos deux instances (CSOEC et CNCC). Elles ne me paraissent pas en phase avec l'évolution de notre économie, ni avec le projet de réforme de l'exécutif français actuel.

Ce que l'on a vécu avec la loi Pacte est dramatique, et nous n'aurions jamais dû en arriver là. A mon sens, il faut donner une autre orientation à l'action institutionnelle de la profession. Il y a des choses à faire, et les programmes des deux grands syndicats ne me rassurent pas. J'ai des idées très précises et très claires sur l'action à mener au cours de la prochaine mandature des deux institutions, et je souhaite m'impliquer. A quel niveau, et avec quel rôle ? Je ne m'interdis rien, mais je me laisse encore un temps supplémentaire de réflexion.

Voir aussi : Cabinet d'expertise comptable : le classement 2019

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Julien Catanese
Directeur éditoral de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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