EY annonce la séparation de ses activités audit et conseil

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Dans une brève communication publiée sur le site internet du groupe, la firme annonce que les dirigeants d'EY ont pris la décision de poursuivre le projet de scission de ses deux principales activités, audit et conseil, « en deux organisations distinctes et multidisciplinaires ».

Pour Carmine Di Sibio, président-directeur général d'EY au niveau mondial, ce projet devrait tout simplement « changer le secteur ». Si cette décision est approuvée par les associés du monde entier, cette scission constituerait en effet un des plus grands bouleversements du secteur depuis la faillite d'Arthur Andersen en 2002.

Un processus de vote qui devrait s'achever début 2023

Pour entrer en vigueur, ce projet doit être adopté au cours d'un processus de vote particulièrement lourd, puisqu'il doit être approuvé pays par pays par les plus de 13 000 associés que compte le groupe. Ce processus devrait démarrer dès la fin 2022, et s'achever début 2023, les règles de vote variant selon les pays (au Royaume-Uni par exemple, une majorité de trois quart des associés sera ainsi nécessaire pour ratifier ce plan[1]).

Dans certains pays, EY devra probablement obtenir par ailleurs une autorisation des autorités de régulation pour mener à bien cette scission.

Un moyen d'éviter les conflits d'intérêts entre audit et conseil

La scission de ces deux activités doit d'abord permettre de réduire le risque de conflit d'intérêt. Plusieurs cabinets des Big 4 ont ainsi fait l'objet d'enquêtes par les autorités de régulations de différents pays ces dernières années.

Au Royaume-Uni par exemple, le Financial Reporting Council a ainsi imposé aux grands cabinets d'audit de séparer opérationnellement leurs activités de conseil et d'audit d'ici 2024 au plus tard (voir notre article « Royaume-Uni : les Big Four ont 4 mois pour planifier la séparation des activités d'audit »).  En Allemagne, c'est l'APAS qui s'intéresse de près à la régulation du marché de l'audit depuis l'affaire Wirecard (voir notre article « Wirecard : 5 questions sur une irrégularité comptable à 1,9 milliard d'euros »).

Scinder les deux activités permet au contraire de rendre l'activité de conseil autonome et donc de ne plus avoir à refuser certaines missions pour cause de conflit d'intérêt.

... et un moyen de s'attaquer plus librement au marché du conseil

Car le marché du consulting est en très forte progression au niveau mondial, et la rentabilité des activités de conseil dépasse celle des activités d'audit. Selon les Echos, l'étude préliminaire de EY estime que la future entité doperait de 8 à 10 points la croissance de l'activité conseil pour dépasser un seuil de 20%[2] .

« Au fil du temps, l'activité de conseil gagnerait entre 5 et 10 milliards de dollars par an en frais de conseil, qui sont actuellement 'hors jeu' car les règles de conflit d'intérêts l'empêchent de travailler aux côtés d'Amazon ou de Salesforce », Carmine Di Sibio, PDG d'EY, cité dans l'Agefi, 9 sept. 2022.

L'enthousiasme d'Eric Fourel pour EY France

Selon les Echos, Eric Fourel, président de EY France, estime que la future entité indépendante pourrait rivaliser sur les marchés de l'accompagnement avec des gros acteurs comme Capgemini, ou le BCG dans le conseil stratégique. Car le gâteau du conseil ne va faire que croître selon les représentants du secteur, qui tablent sur un doublement du marché dans les dix ans[3].

« On serait unique sur le marché, nous allons créer beaucoup de valeur », Éric Fourel, Président EY France, Les Echos, 9 sept.2022[4].

Pourtant, le chemin jusqu'à l'adoption du projet est encore long. Il faudra beaucoup de pédagogie pour lever les inquiétudes des associés, notamment en termes de statut et de rémunération, qui craignent que l'activité d'audit soit le parent pauvre de cette opération. Le montant des bonus pourrait peser dans la balance.

« Les associés qui rejoindraient l'aventure recevraient des actions d'une valeur comprise entre 7 et 9 fois leur rémunération annuelle, soit jusqu'à 8 millions de dollars. Leurs homologues de la branche audit pourraient recevoir entre deux et quatre fois leur salaire annuel. Des ordres de grandeur qui pourraient encore être amenés à changer, tant que les contours exacts du projet n'auront pas été définitivement actés », L'AGEFI Quotidien, 9 sept. 2022.

Une décision qui ne fait pas forcément l'unanimité au niveau mondial

EY Greater China, qui couvre la Chine continentale, Hong Kong, Macao, la Mongolie et Taïwan, a en effet déclaré quelques jours après l'annonce du groupe que sa propre organisation ne changerait pas, et ce afin de permettre à ses clients d'accéder à « une large gamme de services »[5].

Une décision justifiée par une maturité de marché ainsi qu'un environnement commercial et réglementaire différent. Selon Challenges, la Chine et Israël auraient d'ailleurs été sortis du périmètre de l'opération annoncée[6].

Des modalités techniques qui restent à préciser

En pratique, l'une des modalités de scission envisagées par les analystes est l'introduction en bourse de l'activité conseil après sa scission, générant ainsi des plus-values importantes pour les associés en place[7].

La part de revenu des deux activités semble assez clairement définie. Selon Les Echos, qui cite l'étude préliminaire EY, la future entité conseil représenterait 22 milliards d'¤ sur les 40 milliards de dollars de chiffre d'affaires actuel du groupe[8].

A contrario, une des principales difficultés de cette scission réside dans la répartition du passif entre les deux futures entités, et notamment du passif lié aux procédures judiciaires en cours. C'est notamment le cas d'une procédure portant sur un montant de 2,5 milliards de dollars devant la justice britannique dans le cadre de l'audit du groupe d'hôpitaux NMC Health[9].

Un exemple qui ne sera pas forcément suivi par les autres Big 4

Selon plusieurs analystes, il est probable que cette décision ne fasse pas forcément des émules auprès des 3 autres plus grands cabinets mondiaux, Deloitte et KPMG ont d'ailleurs annoncé dans la foulée ne pas avoir de plan de scission en préparation[10].

[1] EY bosses approve radical split in largest shake-up of Big Four accountant in decades, The Telegraph, 15 sept. 2022

[2] EY lance son projet colossal de scission de l'audit et du conseil, Les Echos, 9 sept. 2022

[3] Un divorce programmé par la pression réglementaire, Les Echos, 9 sept. 2022

[4] EY lance son projet colossal de scission de l'audit et du conseil, Les Echos, 9 sept. 2022

[5] EY China branch rebels against plans to split audit and consulting, The Telegraph, 10 sept. 2022

[6] La scission du géant EY est actée mais pas encore gagnée, Challenges n° 754, 15 sept. 20222

[7] The Telegraph, article précité

[8] Les Echos, article précité

[9] Le cabinet d'audit et conseil EY envisage de se scinder, selon le Financial Times, Le Figaro, 6 sept. 2022

[10] Deloitte, KPMG say have no plans to split even as EY announces separation, Economic Times / CFO.com, 9 sept. 2022



Julien Catanese Aubier
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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