Cabinet d'expertise comptable : une entreprise à mission en devenir ?

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Un dirigeant de cabinet d'expertise comptable ne doit plus penser uniquement à la réussite de son entreprise ou à l'augmentation de ses revenus et avoirs financiers ; mais raisonner en proposant une mission aux hommes et aux femmes avec qui il travaille, et qui permettent à cette entreprise d'évoluer favorablement et positivement par leur implication collective.

Cette option doit être saisie et analysée par les cabinets d'audit et d'expertise comptable : elle va à l'évidence répondre aux préoccupations actuelles et futures.

Une tribune d'Eric Berbéres, expert-comptable et formateur.

S'ils s'emparent de cette possibilité que la loi Pacte [1] a mise en place alors les parties prenantes recevront un signal puissant sur une stratégie claire et fondatrice [2].

Parce qu'ils ont vocation à accompagner leurs clients, dirigeants d'entreprises françaises, à créer de la valeur, les experts-comptables ont toute leur confiance mais aussi leur oreille.

Aujourd'hui, la valeur ne réside pas uniquement dans la création de richesses économiques mais aussi dans la volonté d'entraînement et de mobilisation, dans l'élan proposé dans son travail et très certainement la capacité à (re)construire le monde de demain, laquelle construction passe à l'évidence aujourd'hui notamment par la préservation de notre écosystème et l'apaisement des relations sociales.

Plus que jamais les dirigeants de cabinets doivent montrer un engagement, une forte volonté, un lien avec leur environnement, et pas seulement avec les parties prenantes économiques.

En interne également, à leurs équipes, et ce, quelle que soit la taille de la structure.

Ils doivent aussi fédérer, proposer, entraîner et conduire leurs salariés dans une quête alliant non plus uniquement un résultat économique performant mais aussi un sens, une lumière, un intérêt que le travail puisse proposer au quotidien.

De même qu'un pays inscrit dans sa constitution ses règles de vie collective, un cabinet doit modifier et mentionner dans ses statuts [3] sa (ses) missions afin d'une part de communiquer sur son identité profonde, son ADN, et ainsi provoquer tout naturellement une attractivité décuplée à une époque où les salariés et collaborateurs en réclament, mais également pour agir dans une direction claire et définir un cap d'orientation et d'évolution.

Il s'agit pour un cabinet d'affirmer publiquement sa raison d'être [4], ainsi qu'un ou plusieurs objectifs sociaux et environnementaux qu'elle se donne pour mission de poursuivre dans le cadre de son activité.

Cela a une implication forte dans l'environnement du cabinet car :

  • il faut faire le dépôt de la formalité auprès du Greffe du Tribunal de Commerce du ressort dont il dépend ;
  • publication en sera donc faite au répertoire SIRENE ;
  • un Organisme Tiers Indépendant aura pour rôle de vérifier la réalisation des objectifs sociaux et environnementaux [5].

Par ailleurs les conséquences positives pour le cabinet sont multiples [6] :

  • donner du sens aux activités ;
  • communiquer une image positive ;
  • proposer une marque employeur de grande qualité ;
  • améliorer l'implication de tous au sein de l'entité et donc améliorer directement la performance économique.

Parmi ceux-ci il est possible de réfléchir et définir ces objectifs que constituent la(les) missions en :

  • réunissant et échangeant au sein de la direction et(ou) du comité de direction ;
  • lançant une consultation plus large en interne et faire participer ses salariés à l'émergence de ce nouveau statut et donc de cette nouvelle entreprise [7] ;
  • prenant le temps nécessaire de la discussion mais surtout d'entendre et de mettre en forme ces nouveaux objectifs pour que cela constitue un tout avec du sens qui réponde aux aspirations de tous, mais pas uniquement des actionnaires bien sûr ;
  • favorisant des objectifs qui lient l'entreprise à ses salariés et son environnement afin d'instaurer durablement une identité et une stratégie orientées ;
  • étant conscient qu'il faille des objectifs SMART [8] afin de ne pas faire de la communication théâtrale et qui surtout puisse être source d'un retour difficile dans notre société de l'immédiateté en termes de communication [9].

Des objectifs nombreux sont envisageables : ceux qui suivent n'ont que vocation à donner des pistes de réflexion.

Des objectifs environnementaux



  • réduire les émissions de gaz à effet de serre par la collecte d'équipements électriques et électroniques usagés en vue de leur reconditionnement, en favorisant la mobilisation des énergies renouvelables produites en France ;
  • participer à l'économie des ressources et des matières premières nécessaires à la composition des équipements électriques et électroniques ;
  • valoriser les déchets générés en réutilisant ou en recyclant les pièces des équipements électriques et électroniques qui ne peuvent être réparés ;
  • sensibiliser le plus grand nombre à la consommation durable ;
  • proposer qu'une partie du temps de travail annuel de chacun et chacune soit offert à des causes écologiques utiles et concrètes à définir ensemble ;
  • décider de systématiser une mobilité décarbonée et s'en donner les moyens ;
  • mettre en place un bilan carbone annuel réalisé par un certificateur indépendant afin de mesurer l'évolution positive des efforts faits collectivement ;
  • instaurer un tri sélectif dans l'entreprise mais aussi chez chaque salarié ;
  • former ses salariés au développement responsable ;
  • agir en faveur de la biodiversité ;
  • promouvoir les liens avec la nature ou toute action contribuant à la protéger dans sa communication ;
  • faciliter le recours aux circuits courts et à l'économie circulaire.

Des objectifs sociaux



  • faire de la Qualité de Vie au Travail une préoccupation managériale permanente ;
  • proposer systématiquement l'accompagnement individuel ou collectif nécessaire pour que chaque salarié évolue dans ses fonctions et puisse rester durablement ;
  • favoriser l'embauche d'une main d'œuvre sur le territoire où se situe l'entreprise ;
  • assurer la formation en interne de la main d'œuvre peu ou non qualifiée ;
  • garantir d'écouter et proposer des alternatives positives aux salariés qui ressentiraient des difficultés passagères ou chroniques dans le cadre de leur travail ou de leur poste ou de leur fonction ;
  • proposer des formations liées à la défense de l'environnement, de l'écologie, de l'agronomie à tous les salariés mais aussi toute action qui permettra à chacun de prendre conscience de l'importance de l'énergie dans cette orientation décarbonée ;
  • accepter et accompagner les évolutions de postes demandées.

[Tribune] Objectifs sociaux ou environnementaux : penser le cabinet comme une entreprise à mission

Un mouvement de fond s'est enclenché, et pas uniquement pour des raisons de marketing ou d'affichage car les statuts engagent et il serait faux de penser que cela suit une volonté détournée des actionnaires d'un cabinet que de devenir société à mission [10] : une prise de conscience de chacun est en cours.

Il semble plutôt normal qu'au contraire, après deux ans de difficultés sanitaires qui ont bien montré les manquements dans nos organisations mais aussi les aspirations nouvelles qui sont revendiquées haut et fort aujourd'hui, une réflexion soit à engager pour passer d'une société d'expertise-comptable à une société à mission.

Cela permettrait certainement de répondre en partie à l'attractivité et au maintien des talents dans nos entreprises de services !

[1] La loi PACTE – Plan d'Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises – est entrée en vigueur le 22 mai 2019. Une des nombreuses mesures mises en place (l'article 176) a pour objectif de valoriser les entreprises poursuivant des objectifs sociaux et environnementaux en créant un nouveau statut – le statut d'« entreprise à mission ». Attention, il ne s'agit pas de la création d'un nouveau statut juridique, mais plutôt de la reconnaissance de l'intérêt social d'une entreprise.

[2] L'enquête du CNOEC de 2020 précise que seuls 3 cabinets sur 10 ont défini clairement une stratégie

[3] Article 1833 du Code Civil : « La société est gérée dans son intérêt social, prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité »

[4] A ce jour BDO et le cabinet Saint Front en sont deux exemples

[5] Décret du 02/01/2020 renforcé par le décret et l'arrêté du 27/05/2021

[6] Il faudra pour ce faire respecter la notion de raison d'être introduit dans l'article 1835 du Code Civil mais aussi préciser les modalités de suivis de l'exécutions des missions et donc des objectifs

[7] Il est notamment possible de créer un comité de mission (selon l'article L210-10 du Code de commerce) chargé du suivi des missions définies statutairement

[8] Spécifiques, Mesurables, Acceptables, Réalistes et Temporellement définis

[9] Notamment en raison de la puissance des réseaux sociaux quels qu'ils soient !

[10] On compte au jour de la rédaction de cet article environ 280 (80 en janvier 2021 !) sociétés à mission concernant 500 000 salariés (source https://societeamission.com)


Eric Berbéres, formateur datadocké, expert-comptable et commissaire aux comptes.