Quand le futur des clients s'impose aux experts-comptables...

Article écrit par (31 articles)
Modifié le
1 592 lectures

Vous avez remarqué ? Pas un aspect de notre société n'échappe à l'idée d'une projection dans le futur. Même l'armée engage des auteurs de science-fiction pour imaginer les menaces du futur afin de l'aider à préparer l'avenir de la défense. Dans le récent livre de Brice Le Blévennec « Visions d'un monde meilleur, le futur entre science et fiction » [1] je relève en introduction :

« Pour rester à la pointe, il faut observer les utilisateurs et anticiper leurs usages pour être prêts pour nos clients. Il faut constamment imaginer un avenir positif afin de construire le chemin qui y mène ».

Mais, me direz-vous, quel rapport avec la comptabilité ? Patience j'y arrive !

Les consultants de l'agence Emakina brossent « un fascinant tableau de ce que pourrait être la vie en 2051 ». En trente articles (chacun commençant par une courte nouvelle avec un ou plusieurs personnages imaginaires) tous les thèmes sont abordés : l'art, l'alimentation, la distribution, le cinéma, l'agriculture, l'énergie, la publicité, la santé, la mobilité, la sécurité, l'espace, le climat, le « maquillage et la blockchain » (!) , l'« e-rgasme », le sport, la manipulation génétique, etc.

Tous les thèmes sont-ils abordés ? Non ! Il manque...  la comptabilité (fiscalité, finance, social, etc.). Et si nous tentions à notre tour d'imaginer la comptabilité en 2051 ! Un coup d'½il sur ma contribution ?

Promotion sur les grillons !

30 juin 2051, il est 18h, Edgar Sanzo ferme comme chaque soir sa « boucherie-charcuterie » à l'enseigne de « l'explorateur de saveurs ». Enfin, « boucherie » c'est vite dit, pour conserver le savoir-faire de l'élevage et de l'art de la découpe, Edgar a obtenu l'autorisation administrative de commercialiser quelques kilos de viande de veau, de b½uf et de mouton « traditionnelle » des articles rares devenus produits de luxe lesquels supportent une TVA de 33%. Pour le reste Edgar réalise son chiffre d'affaires avec de la viande cultivée en laboratoire à partir de souches animales ou végétales et une large sélection d'insectes sous toutes les formes (lyophilisées, prêts à cuire, grillés en brochette, en barres énergétiques) ou cuisinés dans son rayon traiteur. Mais laissons là ce chapitre gastronomique pour suivre Edgar dans la gestion de son entreprise.

Il s'installe dans le fauteuil relaxant en mousse mnésique de son « espace gestion ». Sur le mur, un écran géant. Son terminal de gestion (SPACE FR GEST) s'est activé dès son entrée grâce à la reconnaissance de son iris. Il choisira simplement selon son humeur de chausser ses lunettes VizzReal ou bien d'exprimer oralement ses instructions pour obtenir ses informations de gestion en 3D sur ses écrans. SPACE FR GEST a déjà transféré toutes les données relatives au chiffre d'affaires à l'AFED, administration fiscale et exploitation data.

De la data, toujours de la data

Les sources des données sont nombreuses : balances intelligentes, e-commerce, livraisons à domicile, dont certaines initiées par les réfrigérateurs connectés des clients, distributeurs automatiques en vitrine qui prennent le relais à la fermeture de la boutique, sans oublier le robot-caissier humanoïde : certains clients ont encore besoin d'un contact, d'un regard... au moment du paiement de leurs achats avec la reconnaissance faciale... Edgar vérifie ensuite (la routine depuis 2026) la facturation électronique des commandes passées le matin, préparées par son équipe de robots et livrés par sa flotte de drones.

En ce qui concerne les charges, les factures comme pour le chiffre d'affaires sont enregistrées dans le cloud de l'AFED et affectées dans les diverses catégories d'analyse DATA sans risque d'erreurs. Même l'amortissement des investissements est calculé grâce à l'immense data lake de l'AFED qui recense quasiment tous les matériels existants et est accessible en open source par tous les fournisseurs d'outils de gestion du marché. Son dossier fiscal étant alimenté en continu, Edgar ne se soucie plus depuis longtemps de sa déclaration de TVA, l'AFED s'en charge et... prélève !

Edgar vérifie que les rayons automatisés et munis de capteurs de sa boutique, ainsi que les frigos ont bien envoyé aux fournisseurs les commandes nécessaires à la remise à niveau des stocks. Les commandes seront adaptées automatiquement en fonction des informations tirées de l'exploitation des datas de ses clients, de la météo, des analyses des années précédentes, etc. Sur l'écran apparaissent des alertes : SPACE FR GEST lui signale les produits qu'il a payés plus cher que ses concurrents.

Contrats de travail sur la blockchain et robotisation de l'emploi

Le « social » ? Quelle simplicité en cette année 2051 ! Avec la CINCS (carte d'identité numérique civile et sociale intégrée dans la montre connectée de ses salariés) et la blockchain, le contrat de travail est enregistré instantanément par les administrations concernées. Les services de SPACEPAYE (le défunt CESU) sont devenus efficaces et sûrs surtout depuis que politiques et partenaires sociaux ont progressivement simplifié le maquis des cotisations sociales. Reste à valider les horaires enregistrés et communiqués grâce aux capteurs de présence corrélés avec les montres connectées, SPACEPAYE se charge de tout le reste. Il faut dire qu'avec ses nombreux robots spécialisés, Edgar n'emploie plus que deux « humains » salariés. Même le ménage, limité grâce à des revêtements autonettoyants, est assuré en permanence par des robots.

Comme tous les mois Edgar va connaître instantanément (l'AFED aussi !) le bénéfice de son commerce. Toutes les données de son entreprise sont disponibles dans son SPACE FR GEST et donc... dans le cloud de l'administration. L'idée même de « tenue de comptabilité » a disparu.... et il ne s'étonne plus que, comme nous le faisons depuis plus de 40 années avec Google, l'AFED, d'un simple clic, est capable en moins d'une seconde de fournir toutes les informations concernant tant son entreprise que lui-même.

Sonia, l'expert-conseil

Néanmoins, Edgar est toujours accompagné et conseillé : avec l'évolution des fintechs, des assurtechs et autres legaltechs, l'expert-comptable est devenu expert-conseil en gestion d'entreprise. Grâce à sa veille permanente et les alertes qu'elle a enregistré pour chacun de ses clients sur les réseaux sociaux, Sonia, son experte-conseil, l'informe très rapidement de la moindre nouveauté qui le concerne. Aujourd'hui ils examinent ensemble la proposition de Datametrics une nouvelle « plateforme de dématérialisation partenaire » pour le stockage et l'analyse des données. Le négoce des data est entré dans les m½urs et avec la forte demande et la concurrence, les prix des data ont beaucoup augmenté.

Des données exploitées, enfin

Pour certaines données s'ajoutent de nombreux avantages financiers (remises sur les tarifs des matériels, véhicules, fournitures, assurances et autres mutuelles...) mais aussi informatifs (informations en temps réel sur les transports, la météo qui auront un impact sur l'activité d'Edgar). Les data analystes ne sont pas en manque d'imagination aussi Sonia aide-t-elle Edgar à analyser les statistiques qui modifieront les prochaines commandes de mouches, abeilles, vers de farines, grillons, et autres sauterelles...

Ils naviguent ensuite dans les centaines de simulations proposées par SPACE FR GEST pour les mois à venir. En mixant plusieurs milliers d'informations SPACE FR GEST est ainsi capable de conseiller à Edgar une promotion sur la vente de grillons ou l'augmentation de la production de burgers à la viande de poulet cultivé ou bien encore des raviolis aux vers de farine et aux châtaignes et d'ajuster en conséquence à la fois les commandes et les résultats prévisionnels à venir.

Sur les écrans, la plupart des voyants, tant sur le plan gestion que technique sont au vert, les quelques points orange (révision de 5 drones) et le seul point rouge (une forte probabilité de panne sur un frigo) trouveront vite leur solution, les services de maintenance ont déjà été eux aussi alertés.

Le conseil, la seule compétence non automatisable ?

Sonia avait conseillé à Edgar la création d'un rayon « nuisibles à déguster » (ces espèces invasives écrevisses, crabes, poulpes et autres méduses). En effet, des avantages fiscaux sont accordés aux commerçants en fonction du volume commercialisé. Sonia suggère aujourd'hui l'acquisition d'un robot diététicien pour conseiller ses clients grâce aux données de santé collectées (une bonne alimentation a un effet indiscutable sur la santé !). Outre l'aspect commercial, l'AFED accorde un nouvel avantage aux commerçants qui par leur action de conseil contribuent à la réduction des dépenses de santé. Le mois prochain Edgar rencontrera comme chaque année la plupart de ses fournisseurs dans le Metavers qui lui présenteront leurs nouveautés. Il rappelle enfin à son experte-conseil qu'il attend son étude sur les moyens d'améliorer son score social et environnemental afin de bénéficier des nouveaux avantages fiscaux.

Dernier sujet : la retraite d'Edgar. Des compléments à la retraite universelle sont indispensables pour maintenir son niveau de vie. Sonia évoque deux pistes : investir dans des data centers et les résidences à gravité artificielle sur la Lune... [2].

En attendant retour au présent... pour préparer le cabinet, le métier (?) du futur !

[1] Editions Racine

[2] www.usbeketrica.com :  la partie gastronomique est issue du livre cité


 

Serge Heripel est expert-comptable retraité et vice-président de l'organisme mixte de gestion agréé France Gestion.