Drakarys : après l'annonce, 8 questions pour comprendre le fonds d'investissement numérique de la profession

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Le Conseil supérieur de l'Ordre des experts-comptables (CSOEC) vient d'annoncer simultanément la création du premier fonds d'investissement des experts-comptables, Drakarys, et son tout premier investissement, une prise de participation dans MyUnisoft, l'éditeur connu pour sa solution comptable au modèle « For us by us ».

Quelles sont les modalités de création de ce fonds, et quelles vont-être les conséquences pour la profession ? Que signifie ce premier investissement, et quels seront les prochains ? Quelles conséquences sur la profession, son rôle, et sa stratégie numérique ?

C'était une des promesses du programme du candidat Canesi lors des élections 2020 : mettre en place un fonds d'investissement dans le numérique de la profession, pour entrer au capital de start-ups qui deviendront les éditeurs de demain. Ce lundi, c'est désormais le président qui annonçait sa réalisation avec le lancement de Drakarys et son premier investissement, une prise de participation dans MyUnisoft.

L'objectif affiché dans la communication officielle est double : « maîtriser collectivement le destin numérique de la profession et créer les conditions d'une concurrence saine afin que les experts-comptables bénéficient enfin, au service de leurs clients, des technologies les plus novatrices et les plus performantes ».

Mais la profession est-elle dans son rôle en prenant ce type de participations ? Pour le président du CSOEC, la question est tranchée et le mandat est clair : il s'agissait d'une des propositions du programme sur lequel la majorité ECF a été élue. Pas question toutefois de se transformer en éditeur : « ne rien faire était criminel, mais se prendre pour l'éditeur de la profession est une utopie. Nous avons choisi une solution intermédiaire » martèle Lionel Canesi.

Pour Régis Samuel, CEO de MyUnisoft, rien d'aberrant, au contraire : l'appropriation de la technologie est un enjeu stratégique majeur, que la profession doit saisir à bras le corps. Dans un contexte de techno-dépendance forte, laisser aux mains d'éditeurs qui pourraient avoir des intérêts divergents pourrait au contraire être dangereux.

Concrètement, quelle forme prend le fonds Drakarys ?

Drakarys est une société en commandite par actions, créée spécifiquement pour l'occasion. Selon Lionel Canesi, il n'était tout simplement pas possible de créer ce fonds au sein du CSOEC lui-même, ni même d'ECMA, filiale qui porte habituellement les projets numériques comme jefacture.com ou jedeclare.com. Cette structure dédiée doit permettre de décorreler les choix stratégiques du temps électoral, forcément plus court, mais aussi d'ouvrir la souscription à l'ensemble de la profession. L'objectif à long terme étant de faire de Drakarys la société d'investissement des experts-comptables.

Le commandité est une SAS avec un conseil d'administration incluant actuellement les membres du Comité exécutif du CSOEC. Selon le président du Conseil supérieur, qui souhaite adapter cette gouvernance au fil du temps pour la rendre totalement apolitique, un siège au sein de cette instance vient d'être proposé aux deux principaux syndicats (ECF et IFEC), ainsi qu'à l'ANECS et au CJEC.

Comment le fonds va-t-il être ouvert à la profession ? 

Les instances travaillent actuellement sur une procédure simplifiée auprès de l'Autorité des marchés financiers (AMF), et visent une ouverture de la souscription à la profession pour septembre. Le ticket d'entrée n'est pas encore défini à ce jour, mais pourrait être inférieur à celui versé par les membres fondateurs, qui s'élève à 3 000¤, l'idée étant de ne pas créer de barrière à l'entrée.

Qui compose le fonds à sa création ? Avec quelle gouvernance ? 

Les membres fondateurs de Drakarys sont au nombre de 34, avec un ticket d'entrée de 3 000¤ par personne. Parmi ces membres, le Conseil supérieur, sur cette même base. Les 33 autres membres regroupent à plus de 90% des élus au CSOEC ou élus régionaux, tous ECF.

Interrogé sur ce point, Lionel Canesi assume, estimant qu'il ne s'agit que d'amorcer le projet avec les personnes qui en sont à l'origine. Une étape donc, avant une ouverture plus large. Au CSOEC, on souligne d'ailleurs que les membres fondateurs n'auront pas plus de pouvoir que les experts-comptables qui répondront à la souscription à venir.

La profession a-t-elle les moyens d'investir dans ce type de structures ?

A priori, difficile d'imaginer que la profession pourra jouer un rôle significatif dans les Comptatech quand on sait que les levées de fonds dans ce secteur ont atteint 311 millions d'¤ en 2020, et 211 millions d'¤ sur les 6 premiers mois de 2021. Toutefois, pour Régis Samuel, toutes les comparaisons ne se valent pas.

Selon le CEO de MyUnisoft, une grande part des sommes levées par les nouveaux acteurs de la Comptatech concurrents des experts-comptables est en effet employée pour l'acquisition de nouveaux clients. Un coût que n'ont pas à supporter les solutions qui, au contraire, sont destinées aux experts-comptables et à leur portefeuille clients déjà établi.

Quel est le montant de ce premier investissement ? 

A ce jour, le CSOEC ne souhaite pas communiquer sur la valorisation de cette participation. Tant MyUnisoft que les instances soulignent toutefois qu'il s'agit d'un investissement à long terme, sans volonté de revente ni projet de sortie, comme on le voit fréquemment chez les fonds d'investissement.

Pourquoi avoir choisi MyUnisoft ? 

Plusieurs éditeurs auraient en effet contacté les instances au cours des derniers mois pour lancer des discussions. Chez Pennylane, par exemple, Arthur Waller, CEO, confirme avoir écrit au président du CSOEC pour indiquer son ouverture au projet, et indique être « toujours ouvert pour explorer cette piste ».

Le fonds aura-t-il vocation à investir dans plusieurs éditeurs à la fois ? Difficile à dire mais à ce stade en tout cas, MyUnisoft a retenu l'attention du CSOEC pour deux raisons : son approche « For us by us » (fait par des experts-comptables, pour des experts-comptables), qui correspond à la philosophie du fonds, et la modernité de ses technologies.

Drakarys influera-t-il sur les décisions stratégiques de MyUnisoft ? 

L'accord entre Drakarys et MyUnisoft inclut un siège au conseil de surveillance et au comité stratégique de l'éditeur. Toutefois, les instances n'auront pas de place privilégiée, et leur poids sera le même que celui des experts-comptables actionnaires de la structure.

Conserver l'indépendance de MyUnisoft était en effet une condition de l'accord, et une volonté des deux parties. Pour Régis Samuel, l'arrivée de Drakarys ne changera pas la stratégie de l'entreprise, qui l'a fondée dès le départ sur son ouverture à la profession.

Quels sont les prochains projets dans lesquels Drakarys pourrait investir ? 

Les deux cibles prioritaires de Drakarys sont déjà identifiées, ou au moins leur catégorie : il devrait s'agir d'une « legaltech » (qui allie droit et technologie) et d'une « RHtech » (solution de paie/RH). Les projets devraient être examinés par un comité d'investissement, en cours de constitution, au cours d'une procédure publique.



Julien Catanese
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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