Depuis 30 ans, tous les métiers ont changé avec le numérique, et cela va continuer

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Modifié le 20/08/2018
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Olivier Ezratty se définit joliment lui-même comme un « saltimbanque du numérique ».
Un domaine qu'il n'a de cesse d'explorer et de faire découvrir aux futurs entrepreneurs et jeunes porteurs de projet grâce à ses écrits.
Lucide, pédagogue et passionné par ce champ d'investigation infini, il nous a accordé une interview pour échanger autour de ses thématiques de prédilection.

Introduction

Fervent défenseur et admirateur de l'entrepreneuriat, Olivier Ezratty est intarissable sur le sujet, pour notre plus grand plaisir. Nuance entre l'entrepreneuriat et les startups ; progrès français en termes d'innovation, de technique et de fibre entrepreneuriale ; recommandations aux entrepreneurs en général, et aux professionnels du Chiffre en particulier...

Autant de thématiques sur lesquelles nous avons pu l'interroger, à découvrir.

Présentation

Olivier Ezratty possède plusieurs cordes à son arc. Issu d'une formation d'ingénieur, et après avoir travaillé pour Sogitec pendant 5 ans et Microsoft France pendant 15 ans, il est devenu en 2005, conseil en stratégies de l'innovation, à destination des entreprises et de l'écosystème des startups. Il est également guest speaker dans plusieurs grandes écoles telles que Sciences Po Paris, HEC ou Centrale Paris. Il tient un blog « Opinions libres » depuis 2006, sur lequel on retrouve toutes ses études, ses articles, mais également son fameux « Guide des startups » dont la version 2016 était la 20e édition. De l'innovation en passant par le management, le marketing et bien-sûr l'entrepreneuriat, Olivier Ezratty traite toutes ces thématiques en véritable expert.

Interview



Vous publiez pour la dixième année votre « Guide des start-up » : constatez-vous beaucoup de changements d'une année sur l'autre ?
Si oui, quels sont les plus notables en 2016 ?

Les changements se manifestent dans la durée. Dans les tendances, on peut observer la multiplication des initiatives d'innovation ouverte des grandes entreprises, la diversification des sources de financements et le développement d'initiatives tournées vers l'international. L'écosystème est ainsi fait de liaisons entre différents secteurs.

Ces tendances sont toutes nécessaires : les idées, la formation, l'argent, l'innovation... Tout cela fait le succès de l'entrepreneuriat. Les briques s'assemblent mieux, le système est plus harmonieux.

Il y a quelques années, tout manquait. Il n'y a eu que des progrès sur 10 ans. La question clé est : comment se positionnons-nous par rapport à d'autres pays, puisque le phénomène est mondial ? En France, on peut être fiers du chemin parcouru. Nous sommes le deuxième pays derrière le Royaume Uni en termes de startups, tant en nombre qu'en financement. On n'a vraiment pas à rougir. D'ailleurs, notre potentiel de progrès est probablement encore plus grand qu'au Royaume-Uni, tant du point de vue technologique qu'entrepreneurial.

On parle « d'effet de mode » pour l'entrepreneuriat. On crée à tout prix sa start-up, on trouve de tout et de rien en termes de projet...
Que pensez-vous de cette fameuse « mode » ?

Oui, il y a bien un effet de mode et c'est une bonne chose. L'innovation est nécessaire. Il y a 10 ans, je me plaignais que l'entrepreneuriat n'était pas assez mis en valeur, autant par les médias que par les politiques. Aujourd'hui, il y en a une belle représentation, voire surreprésentation.

D'ailleurs, on a tendance à mélanger startups et entrepreneuriat. Il y a une réelle nuance à saisir entre les deux. Beaucoup d'entrepreneurs lancent des startups de niches, orientées vers des cibles très particulières et avec une forte dose de services dans leur offre. Il y a un mélange des genres entre des sociétés à vocation locale, qui sont faites pour rester petites, et des startups faites pour « scaler » et devenir des leaders mondiaux. Partant de cela, une assimilation est faite alors que ce n'est pas la même chose.

Chacun a sa définition de la start-up. C'est un modèle original d'entreprise vouée à une croissance rapide, grâce à un modèle technique et économique qui présente de fortes économies d'échelle.

Aujourd'hui, on a perdu le sens de ce qu'est une start-up. Pourtant, on a besoin d'entreprises à échelle locale et de startups qui deviennent de grandes entreprises. C'est un système de type darwinien, plutôt associé à la notion de chaîne alimentaire. Cela fonctionne quand la chaîne est harmonieuse, pas quand une espèce est tellement vorace qu'elle détruit tout.

Il y a beaucoup de startups innovantes, quelques startups à racheter, d'autres anciennement startups qui rachètent de petites startups émergentes. Tout cela est une forme de renouveau nécessaire pour rendre une société vivante. Il faut que tous les scénarios soient possibles et c'est cela qui donne l'équilibre nécessaire.

En France, cela commence à s'équilibrer mais il n'y a pas encore de grands leaders. Pour l'instant, il y a à peine quelques sociétés orientées produits autour des technologies à dépasser le milliard d'euros de chiffre d'affaires (Dassault Systèmes, Criteo).

Il y a besoin d'un renouvellement de l'industrie. Les grands groupes qui auraient les moyens pour racheter des startups ne s'accommodent pas bien des technologies et du numérique. Ou bien les grands groupes du numérique ne se portent pas bien (STMicroelectronics, Technicolor, Alcatel-Lucent, récemment acquis par Nokia).

La question numéro un à se poser dans l'innovation, c'est : à quelle vitesse on se développe à l'international pour créer quelque chose de nouveau ? Il faut prendre la place de leaders mondiaux des technologies émergentes. Il y a des tas de domaines avec des places à prendre.

Comment vous positionnez-vous dans l'univers de l'entrepreneuriat ?

Je suis un saltimbanque indépendant. Je contribue à développer l'écosystème en écrivant beaucoup comme avec le « Guide des startups » et aussi pour faire découvrir aux entreprises la réalité des tendances technologiques et scientifiques. Je donne également envie d'entreprendre, notamment aux plus jeunes, tout en restant réaliste, et c'est ce qu'ils apprécient. Le fait de bien raconter permet de donner envie, malgré les difficultés dont ils prennent connaissance.

Malgré ce qu'on pense, il n'y a pas plus de 5% des jeunes qui se lancent dans les startups dans les grandes écoles, là où on trouve le plus d'entrepreneurs de startups en herbe.

Quelles valeurs propres à l'entrepreneuriat ne sont pas assez mises en avant en France / manque-t-il pour faire de la France la Silicon Valley européenne ?

La relation à l'argent et la figure du patron qui n'évoluent pas sont des freins. Quand on voit la figure de la réussite économique, le fait que le patron soit forcément le méchant de l'histoire... Autant de clichés qui perdurent !

Cela dit, c'est un processus culturel pluricentenaire que certains font remonter à la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV en 1685 ! On en mesure toujours pleinement les effets aujourd'hui. Le patron est encore honni par la classe politique, surtout à gauche, mais aussi à droite qui aime bien s'accrocher aux branches du dirigisme et de l'étatisme. C'est pour cela que la figure mythique de l'entrepreneur, même un peu enjolivée, est une bonne chose.

J'ai l'impression que la culture française est un peu bipolaire. La France est un pays très binaire dans ses comportements. C'est toujours l'un ou l'autre, jamais l'un et l'autre. C'est culturellement difficile. C'est la culture du débat, mais pas du compromis. On le voit dans l'opposition gauche/droite, patrons/syndicats, salariés/employeurs, ingénieurs/commerçants, jeunes/seniors, etc.

Ce phénomène prend ses racines assez tôt, dès l'école. Heureusement, cela change car la jeunesse est de plus en plus exposée au monde, avec plus d'opportunités de partir étudier à l'étranger, et en étant ouvert aux autres cultures, on se rend forcément compte des travers français.

A l'inverse, de quoi pouvons-nous être fiers ?
Pensez-vous que la situation entrepreneuriale en France se porte bien, comme l'affirment certains, malgré le départ de nombreuses start-up Outre-Atlantique ?

Le départ d'entrepreneurs Outre-Atlantique en masse est un mythe. Il n'y en a pas tant que cela qui partent. Ceux qui déménagent complètement sont assez peu nombreux en proportion de ceux qui entreprennent en France. La fuite des cerveaux existe aussi dans la recherche, mais en pourcentage, il n'est pas évident non plus qu'elle soit significative.

Une entreprise qui réussit est une entreprise qui devient mondiale. Il est nécessaire qu'une entreprise s'exporte à l'international. Très souvent, on s'attache aux symboles sans s'attacher aux statistiques. Il n'y a que quelques dizaines de boîtes qui partent entièrement aux Etats-Unis, en ne se fiant qu'aux chiffres. Dans la majorité des cas, elles installent un bureau des ventes aux USA mais conservent leur R&D en France. C'est non seulement un scénario normal, mais c'est aussi un très bon scénario.

On peut être fiers des progrès accomplis : fiers de la fibre entrepreneuriale qui se développe, fiers des gens de talent qui se développent bien, fiers de notre ouverture grandissante sur le monde, fiers que les entrepreneurs soient davantage considérés.

Les politiques ont, malgré tout, redynamisé le système. Nous n'en sommes pas au point d'avoir une politique pro-entrepreneurs, mais il y a des progrès marqués, des éléments de satisfaction.

Aller jusqu'au bout d'une réforme, c'est difficile à faire avaler. Aller jusqu'au bout, ce serait supprimer l'ISF, faire en sorte que les gens ne partent pas. Revenir sur 35 ans d'erreurs économiques, et ce n'est pas évident.

Dans la gestion du changement, la récompense différée est quelque chose de très dur à prouver. Une réforme positive sur le long terme est difficile à démontrer. Cela ne passe pas facilement pour les gens qui n'en ont pas les preuves rapidement. Faire comprendre que des décisions impopulaires ont un impact positif dans plusieurs années, est difficile. La position par rapport au très long terme est complexe à gérer.

En termes de psychologie, le problème important est de savoir comment équilibrer les objectifs sur le long terme avec ceux sur le court terme pour donner des résultats concrets. Faire comprendre que le chemin vers le progrès est celui-ci... Pour le faire comprendre, il y a besoin de leadership, et c'est quelque chose qui manque en France.

La digitalisation fait peur, à cause de la traditionnelle crainte du changement, en général.
Quels arguments présenteriez-vous aux plus féroces résistants à ce changement, en particulier dans les métiers du Chiffre ?

L'Histoire a montré que ce n'était pas un bon choix de résister aux innovations technologiques. On n'a pas beaucoup d'exemples en tête de résistance justifiée et gagnante. Je n'en ai d'ailleurs... aucun en tête. Quand une technique traditionnelle n'est plus compétitive, il faut la laisser tomber. Depuis que les civilisations existent, c'est le même combat : soit on résiste et on meurt, soit on accompagne et on évolue.

Le problème était le même avec l'invention de l'imprimerie. J'ai d'ailleurs effectué une étude au sujet de l'écriture dans les pays musulmans. J'ai découvert des choses incroyables. Le monde musulman était dominé par l'empire Ottoman entre le 13e et le début du 20e siècle. L'imprimerie y fut interdite pendant trois siècles après son invention en Allemagne par Gutenberg en 1494. Les scribes chargés de recopier le Coran ont refusé de se servir de l'imprimerie, d'autant plus que cela supprimait leur travail. Même aujourd'hui, le nombre de livres imprimés dans ces pays est extrêmement faible par habitant, et même dans les pays musulmans à fort PIB par habitant, en comparaison des autres. Cela explique en partie l'obscurantisme d'aujourd'hui chez certains. Ces siècles de retard sont une des causes du retard économique, artistique, scientifique de ces pays. Ceux qui ont été longtemps dirigés par un gouvernement à connotation laïque ont pris moins de retard, comme en Tunisie et en Turquie.

Les pays qui acceptent le progrès sont en général des pays où le niveau d'éducation est à la fois élevé, et ouvert aux femmes.

Le refus des progrès scientifiques et techniques est en général un signe de déclin.

En prenant l'exemple des experts-comptables, la profession peut disparaître si elle ne s'adapte pas, et décliner si elle accepte sans produire de véritable assimilation. Les métiers financiers et juridiques sont plus intégrés dans d'autres pays qu'en France. Certains experts-comptables français ont tout de même compris qu'ils devaient se disrupter eux-mêmes plutôt que de voir leur profession décliner.

Quand un outil arrive et qu'il améliore le marché, on l'adopte. Sinon, on sort du marché et pour comprendre cela, il n'y a pas besoin d'un bac+12 !

Il faut diversifier ses surfaces de contact avec le client. Sinon, d'autres le feront et l'on deviendra moins rentable. La qualité de service associée à une plus grande réactivité grâce aux nouvelles technologies fait que l'on est vite perdu si la concurrence le produit avant nous.

Si l'on choisit un abonnement haut-débit et que l'on rencontre un problème d'internet, on préférera s'adresser à un technicien si le problème semble sérieux. Faire croire qu'il y a moins d'humain est faux. La question c'est de bien savoir où le placer. Une question complexe nécessite une personne, mais une question rapide et peu complexe n'en nécessite pas, et cela permet d'augmenter sa valeur ajoutée et surtout la réactivité pour les tâches courantes.

Vous affirmez que les experts-comptables ont bien compris l'enjeu du numérique et donc de la disruption de la profession libérale.
Comment expliquez-vous alors que cela soit si long pour mettre en place les changements adéquats dans les métiers du Chiffre ?

Les professions libérales sont fragmentées. Comme il n'y a pas beaucoup de temps ni de moyens, il y a peu d'évolutions. Tout est une question de gestion du temps, des priorités, des moyens... Ce phénomène est amplifié par les professions qui évoluent peu dans leurs principes, surtout à cause du fait que ce sont des métiers fragmentés et aussi très régulés. Ils ne voient pas beaucoup le souffle du changement.

Le problème est voisin avec les commerçants de proximité. Soit ils bougent et vont sur internet, s'organisent en chaînes, se différencient par le haut de gamme en allant là où vont les gens, soit ils meurent.

Les changements sont impulsés par les fédérations professionnelles mais au final, la décision est prise par les entreprises. Ils n'ont pas les mêmes moyens que les grandes entreprises. C'est très difficile de changer, il ne faut pas non plus leur jeter la pierre.

Il y a des milieux où il est plus facile de changer que d'autres. On est toujours le conservateur de quelqu'un d'autre ! Il y a toujours ce risque avec l'habitude, la routine... L'absence de remise en cause joue aussi. On se remet en question en fonction de ses ambitions, aussi. D'ailleurs, c'est bien de se poser la question quand on conserve soi-même ! C'est une preuve d'ouverture.

La meilleure approche consiste à observer l'Histoire. Observer comment fonctionnent l'innovation et l'économie pour comprendre et retrouver ses repères. Dans l'innovation, l'Histoire se répète souvent. On est dans un flot continu de changements qu'il faut savoir adopter dans la durée.

Tous les métiers ont changé depuis 30 ans avec le numérique. Et cela va continuer de se développer dans ce sens-là. Cela n'est pas près de s'arrêter. D'ailleurs, dans un monde qui évolue sans cesse, ne pas bouger, c'est déjà reculer !

Qu'imagineriez-vous pour accompagner plus concrètement les entreprises dans cette digitalisation à laquelle elles n'échapperont pas ?

Les petites entreprises devraient être accompagnées par des startups pour gérer ce changement. Ce qui manque aux plus grandes entreprises, c'est une culture managériale de la prise de risque et de l'innovation.

La solution passe d'abord par l'exemplarité de la part des leaders, avec un goût prononcé pour le client et pour les technologies et aussi pour la remise en question. Si pour cela, il faut changer de dirigeant, il ne faut pas hésiter. C'est parfois une bonne chose, si c'est changer pour quelqu'un de dynamique, qui remet en question les bons éléments, communique les bonnes valeurs... En moyenne, l'Homme est suiveur des exemples. Il faut donc de bons exemples, et ça commence par la tête.

Pour les petites entreprises, quatre facteurs peuvent les faire évoluer : leurs équipes, les fédérations professionnelles, l'Etat et les éditeurs de logiciels (notamment dans le cas des experts-comptables).

Voyez-vous d'ores et déjà des évolutions/des changements notables qui figureront dans votre fameux « Guide des start-up » 2017 ?
Si oui, lesquels ?

Oui, j'ai quelques pistes, des éléments qui manquent au Guide. Écrire sur le besoin de développer un partenariat à l'international autre qu'aux Etats-Unis, comme en Afrique notamment. Je pense à parler davantage du domaine de la santé, par exemple, qui voit beaucoup d'évolutions.

J'ai des pistes variées, mais ce sont des pistes impressionnistes. Il n'y a pas de changements majeurs. Le « Guide des startups » fait déjà presque 400 pages. Je mets l'accent sur un élément en particulier d'une année sur l'autre. Je fais la pige chaque année de ce qu'il se passe et je l'intègre après. Je n'hésite pas non plus à jouer franc jeu et à être un peu critique sur la manière dont se développe l'écosystème.

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L'équipe de la rédaction sur Compta Online